Un tueur en série d'autrefois

Sur les traces sanglantes de Joseph Vacher, l'éventreur de bergers

Le 2 septembre 1895, les procureurs de la République des principales villes de l'Ain, de l'Isère, du Rhône et des deux Savoies, ainsi que les commissaires spéciaux des douanes de Bellegarde et de Modane reçoivent de leur collègue de Belley, par télégramme, le signalement et un mandat d'arrêt visant un individu recherché dans le cadre d'un crime particulièrement odieux qui vient d'être commis dans un village du Bugey.

Deux jours auparavant, dans un champs sis aux environs d'Onglais, hameau de Bénonces, de jeunes bergers ont découvert le corps éventré, déchiqueté et émasculé de l'un des leurs, le jeune Victor Portalier, âgé de 16 ans, placé chez le fermier Jacques Berger par la société de Sauvetage de l'enfance, de Lyon. Une battue fut organisée, en vain, alors que l'on prévenait la gendarmerie. On interrogea les habitants qui signalèrent la présence à Bénonces, le jour du crime, de l'un de ces chemineaux [note]Quasiment synonyme de celui de trimardeur, le mot désignait alors des hommes parcourant les chemins, vivant de petites besognes, d'aumônes, voire de larcins, et qui inquiétaient fort les populations rurales. La loi de mai 1885 interdit le séjour dans les villes des vagabonds estimés entre 100 000 et 400 000 à la fin du XIXe siècle. à la mine patibulaire, qui inquiètent tant les populations rurales de l'époque. Présence remarquée s'il en fut : le trimardeur a passé la nuit dans le lavoir, apostrophé une gamine de 10 ans afin qu'elle lui vende pour dix centimes de vin, demandé du travail aux fermiers avec insolence, lancé des imprécations incohérentes contre ceux qui lui offraient une simple pitance. Tous les témoins s'accordent à évoquer les particularités jugées sinistres de son visage : la difformité d'une bouche qui transforme ses sourires en rictus, son regard fixe, son oeil droit injecté de sang... Il a précipitamment quitté les lieux en milieu d'après-midi en direction du département voisin de l'Isère.

Télégramme du 2 septembre 1895 donnant le signalement de Joseph Vacher (AD de l'Ain, 24292, pièce 3).

Les autorités envoient donc le signalement ci-dessus, sans résultat aucun. On contrôle les chemineaux, colporteurs et autres trimardeurs de passage dans les environs, sans rien découvrir. On soupçonne l'amant de la mère de la jeune victime, qui habite Trévoux mais ne s'est jamais occupée de son fils, en pure perte. Finalement, avec une célérité que d'aucuns ne manqueront pas de lui reprocher, le juge d'instruction de Belley, Alfred Davaine, clôt le dossier d'instruction.

Jack l'éventreur du Sud-Est

Et pourtant, les rapports médicaux légaux l'attestent [note]Cf. Alexandre Lacassagne, Vacher l'éventreur et les crimes sadiques, Lyon-Paris, Storck-Masson, 1899 (BM Lyon, 427 603), des crimes du même genre ont déjà ensanglanté le Sud-Est : à Beaurepaire, dans l'Isère, assassinat d'Eugènie Delhomme, 21 ans, étranglée, égorgée, violée et mutilée (mai 1894) ; à Vidauban dans le Var, assassinat de Louise Marcel, 13 ans, étranglée et égorgée (novembre 1894) ; à Etaules, près de Dijon, assassinat d'Augustine Mortureux, 17 ans, étranglée et égorgée (mai 1895) ; à Saint-Ours en Savoie, assassinat de la veuve Morand, 58 ans, étranglée, égorgée et violée (24 août 1895) ; à Truinas dans la Drôme, assassinat d'Aline Alaize, 16 ans, égorgée, éventrée mutilée (24 septembre 1895) ; à Saint-Etienne-de-Boulogne, en Ardèche, assassinat de Pierre Massot-Pellet, 14 ans, égorgé, éventré, sodomisé et mutilé (29 septembre 1895). Sans parler d'autres crimes similaires, plus d'une cinquantaine, qui seront plus tard imputés à Vacher [note]Cf. Rémi Cuisinier, L'Assasin des bergères, Brignais, édité par l'auteur, 2001 (BM Lyon, K 132 089)...

Et pourtant, chaque fois les témoins ont fait mention de la présence d'un « chemineau à l'allure étrange ». Et pourtant, la presse régionale, bientôt relayée par la presse nationale a rapporté chaque fois ces crimes, donnant volontiers d'horribles détails, parlant même des forfaits d'un « Jack l'éventreur du Sud-Est ». Et pourtant, l'opinion publique s'est indignée puis inquiétée... Malgré cela, maréchaussée et magistrature n'ont établi aucun lien entre les pièces de ce puzzle sanglant !

Page de titre de l'Affaire Joseph Vacher. sa défense par lui-même, manuscrit autographe Belley, 15 juillet 1898 (BM Lyon, Ms 7055, f° 1).

Dans son article consacré à Varcher, Jean-Paul Vettard [note]Jean-Paul Vettard, « L'affaire Vacher », dans la Revue internationale de police criminelle, n°482, Lyon, 2000 le note justement,

la peur se répand dans les villages et les hameaux... On fustige l'inertie de la police et de la justice, et on interpelle sans ménagement les élus. Bien sûr, de nombreux suspects sont arrêtés, mais l'insuffisance de preuves conduira les magistrats à prononcer des non-lieux. Ces décisions de justice ne sont pas du goût des populations, qui veulent des coupables. Et elles en chercheront au sein même des localités où les crimes ont été commis. Les rancoeurs accumulées, les haines rentrées, la jalousie, serviront à alimenter les rumeurs contre tel ou tel habitant qui a pu être un moment soupçonné par la justice, tout simplement parce qu'il s'est trouvé en position de témoin indirect des faits. Une série de drames familiaux vont accompagner ces crimes : le père d'une victime devient fou et meurt peu de temps après dans un hospice ; la mère d'un témoin injustement accusé, meurt de chagrin ; d'autres accusés doivent quitter leur terre natale et s'exiler pour se soustraire à la vindicte populaire. On le voit, ne sachant mettre un nom sur le ou les auteurs de ces drames, les enquêteurs sont amenés à commettre nombre de ce qu'il est convenu d'appeler des erreurs judiciaires, dont certaines auront des conséquences irréparables. [note] L'album entré à la Bibliothèque, contient le portrait de plusieurs de ces faux coupables, en particulier celui d'Eugène Grenier. Propriétaire voisin du lieu où fut assassiné Augustine Mortureux, il est victime de la rumeur publique et d'une campagne menée des mois durant par deux journaux locaux, Le Bourguignon salé et Le Bien Public. Arrêté, emprisonné, l'infortuné fermier doit être libéré faute de preuves, mais une foule furieuse vient sous ses fenêtres hurler à la mort. La suspicion dure deux ans, jusqu'à l'arrestation de Vacher qui reconnaît le crime... sans convaincre tout le monde. L'album contient également une photographie des quatre petites filles de Grenier, adressée au juge Fourquet avec une dédicace au libérateur de notre père.

Le juge et l'assasin

Toutes ces fausses pistes, tout ce temps perdu, bref tout ce gâchis, vont cesser avec l'installation à Belley, à l'été 1897, d'un nouveau et jeune juge d'instruction (il a 35 ans), Emile Fourquet. Déjà, le procureur de la République de Dijon, Fonfrède, dans le cas du meurtre d'Augustine Mortureux, s'était persuadé qu'un seul et unique tueur se dissimulait derrière toute cette série de crimes monstrueux. Il avait même demandé aux parquets des départements du Sud-Est de rechercher dans leurs archives des forfaits du même genre, restés impunis. Huit parmi les dossiers envoyés présentaient de troublantes similitudes, dont celui concernant Victor Portalier, que Fourquet envisage justement de rouvrir, d'autant plus qu'un nouveau crime tout aussi sanglant vient d'être commis : le 18 juin 1897, à Courzieu-la-Giraudière, dans la vallée de la Brévenne (Rhône), l'on a découvert le corps égorgé, éventré, mutilé et sodomisé d'un jeune berger de 14 ans, Pierre Laurent.

Le tenace « petit juge » de Belley s'attelle donc à la tâche. Il réalise de grands tableaux où il note les lieux et dates des crimes, les descriptions des témoins, l'état des vêtements, l'aspect des diverses blessures reçues par les victimes... Puis il souligne au crayon bleu les signes qui concordent. Conclusion du magistrat : le même individu est l'auteur de tous ces crimes, dont on peut suivre le sanglant cheminement depuis plusieurs années. Deux semaines seulement après avoir été nommé, Emile Fourquet envoie aux 250 parquets de France une commission rogatoire, c'est-à-dire un avis de recherche dans le cadre d'une « procédure instruite contre X », visant un homme âgé de 30 ans environ, taille moyenne, cheveux noirs, barbe noire, inculte et rare sur les joues, moustache brune, sourcils noirs, yeux noirs, assez grands, visage osseux. Signe particulier : la lèvre supérieure est relevée ; elle se tord à droite et la bouche grimace lorsque cet individu parle, une cicatrice intéresse verticalement la lèvre inférieure et la lèvre supérieure à droite ; tout le blanc de l'oeil droit et sanguinolent et le bord de la paupière inférieure de cet oeil est dépourvu de cils et légèrement rongé ; le regard de cet individu impressionne désagréablement... Il s'agit de l'individu désigné dans les journaux sous le surnom de « Jack l'éventreur du Sud-Est ». Me télégraphier en cas de découverte.

"Le tueur de bergers", Le Petit Parisien 24 octobre 1897 (coll. part.).

Or, justement, au matin du 4 août 1897, dans des bois près de Champis, en Ardèche, Marie Plantier, une mère de 28 ans qui ramasse des pommes de pin en compagnie de ses deux jeunes enfants, est assaillie par un inconnu. Aux cris des enfants, le mari, Séraphin Plantier, un tailleur de pierre qui s'affère non loin se précipite, terrasse l'agresseur et le remet aux gendarmes de Saint-Péray. Il a nom Joseph Vacher. Le lendemain, le tribunal de Tournon le condamne à trois mois et un jour de prison pour tentative de viol. Mais le juge d'instruction Garcin a noté les ressemblances entre le coupable et l'avis de recherche envoyé par son collègue Fourquet. Aussi envoie-t-il le chemineau à Belley, en train, encadré par deux gendarmes auxquels Vacher tente d'échapper à la sortie du tunnel de La Mulatière, à Lyon, avant de clamer en gare de Perrache ses convictions anarchistes [note] La France sort à peine de la vague d'attentats anarchistes, qui a culminée avec l'assassinat du président de la République Sadi Carnot, en visite à Lyon, le 24 juin 1894. mêlées d'injures.

Après son premier examen, le médecin de la prison de Belley juge la responsabilité de Vacher très diminuée : l'homme manifeste un délire de la persécution, présente une otite suppurante et se plaint d'avoir des balles dans la tête. Pour sa part, le juge Fourquet met Vacher en présence de 15 témoins du crime de Bénonces, qui tous le reconnaissent, mais l'accusé nie farouchement. Patient autant qu'obstiné, le magistrat laisse passer les jours, engage la conversation avec son prisonnier et accède au principal désir de ce dernier : que sa photo paraisse dans la presse et que la France entière le connaisse. Le 7 octobre, après des mois de discussions et d'observation réciproque, le juge lance à la face de Vacher le parallèle qui existe entre les lieux de son passage et ceux des crimes. L'homme s'effondre et avoue 8 puis 11 crimes. Cependant, le magistrat est persuadé que le nombre est nettement supérieur : il dépasserait la cinquantaine. La liste serait autrement longue, si l'instruction à Belley avait pu, avant qu'il avouât, connaître la série nouvelle qu'elle nota dans la suite signalera le magistrat instructeur, expliquant l'impunité dont à bénéficié le criminel, des années durant :

il lui suffisait de ne pas être surpris au moment où il tuait et d'avoir de bonnes jambes. Or beaucoup de vagabonds criminels sont, comme lui, admirablement taillés pour la marche. Ce qui a perdu Vacher, c'est l'excès du nombre de ses crimes [note] Emile Fourquet, Les vagabonds, Paris, Marchal et Billard, 1908 (BM Lyon, 429 138)..

Photographie de Joseph Vacher après ses aveux à la prison Saint-Paul de Lyon, dans Album de pièces photographiques et imprimées ca. 1897 (BM Lyon, Ms 4056, f° 2). Photographie de Joseph Vacher avec Emile Fourquet, dans Album de pièces photographiques et imprimées ca. 1897 (BM Lyon, Ms 7056, f°3).

A la lumière de la psychiatrie

Ces aveux, Vacher les couche sur le papier : je viens vous faire savoir toute la vérité. Oui c'est moi qui ai commis tous les crimes que vous m'avez reprochés... et cela dans un moment de rage. Dans un texte confus et véhément, Vacher rejette son attitude et ses crimes sur le fait que le chien d'un garde, l'a mordu, étant enfant, avant que d'être abattu comme hydrophobe. Soit la morsure elle-même, soit les médicaments qui lui furent administrés ont « vicié » son sang. Il y reviendra constamment, comme dans le texte écrit à la prison de Belley le 15 juillet 1898 :

je ne suis, ainsi que je l'ai dit bien des fois (par suite de ma première cause de la première irresponsabilité : morsure de chien ou remède plutôt...) qu'un innocent [note]BM Lyon, Ms 7055, f.10 v° !

De nos jours, à la lumière des avancées de la psychiatrie, les médecins ont émis de nos jours une bâti une thèse expliquant cet évènement singulier, longtemps resté inexpliqué. Pour le docteur Christine Lamothe [note]Christine Lamothe, « Illustration clinique d'une problématique du double : Joseph Vacher, un serial killer à l'ancienne », dans Psychiatrie française, n.°4.98., cet épisode doit se situer juste avant la scolarité, vers 6-7 ans à cette époque. Cet enfant qui est né dans une ferme et habitué aux chiens de troupeaux. Parce qu'il a été léché et couvert de caresses par un chien, il présente un épisode mélancolique, voire autistique, et se sent pour toujours enragé. Cette hypothèse est pour le moins curieuse. Or, derrière le chien se trouvait le garde-champêtre, figure paternelle censée incarner la loi, ce que personne de prend en compte alors que c'est pourtant mentionné dans l'expertise et dans les témoignages. N'aurait-il pas violé le petit Joseph, pour que cet enfant apparaisse dans un tel état de sidération et qu'ensuite il se dise enragé ?

Dans le même texte, Vacher réfute toute préméditation, quoi que vous puissiez en croire, j'affirme que jamais aucun de mes crimes n'a été de ma part un acte réfléchi. Jean-Paul Vettard le précise : pensant gagner l'opinion publique à sa cause, il exige que sa confession soit publiée dans la presse, sans quoi il refusera de donner des précisions sur les meurtres. La chose faite, Vacher veut bien rajouter un ultime crime à la sanglante litanie : dans une localité de la banlieue lyonnaise, dont il a oublié le nom, non loin de la colline de Fourvière, il s'est attaqué à un adolescent : j'ai vu arriver un petit trimardeur. L'accès m'a pris, je me suis précipité sur lui et je lui ai coupé la gorge avec mon rasoir, il n'a pas poussé le moindre cri. Je l'ai ensuite jeté dans un puits derrière la maison.

Photographie concernant l'assassinat de Claudius Beaupied à Tassin-la-Demi-Lune : le puits et la caisse des ossements, dans Album de pièces ohotographiques et imprimées ca. 1897 (BM Lyon, Ms 7056, f°13).

Reste à trouver l'endroit. Le parquet de Lyon se charge de la chose et met sur l'affaire les gendarmes des cantons de Givors, Francheville et Brignais, lesquels s'emploient à sonder les puits de maisons abandonnées. De son côté, Le Progrès de Lyon lance ses journalistes sur la piste et mobilise les populations : le 25 octobre 1897, le sieur Fourneret et la dame Verdelet, tout deux bistrotiers à Tassin-la-Demi-Lune, repèrent une maison avec un puits dans lequel ils découvrent un corps d'adolescent, en décomposition. Il convient d'identifier la victime. Sur la foi de vêtements retrouvés non loin, l'on penche d'abord pour un certain François Bully, apprenti vinaigrier à Fontaine-sur-Saône... jusqu'à ce que ce dernier adresse au juge Benoist, chargé de l'affaire, une mise au point,

très surpris d'apprendre mon assassinat par Vacher, je m'empresse de vous faire savoir que je suis en bonne santé mais sans le sou.
De fait, l'enquête finit par déterminer que la victime est un jeune Lyonnais, Claudius Beaupied dont la mère a signalé la disparition. Il fut égorgé, éventré et violé.

Alors que l'opinion publique, à laquelle la presse n'épargne bien entendu aucun détail, est traversée par un frisson d'autant plus délicieux qu'il est sans risques ; alors que les fabricants de complaintes s'en donnent « à coeur joie » [note]Cf. René Tavernier et Henri Garet, Le Juge et l'assassin, Paris, Presses de la Cité, 1976 (BM Lyon, K 78 162). Le cinéaste lyonnais à porté l'affaire Vacher à l'écran dans un film au titre homonyme, avec Michel Galabru et Philippe Noiret (1975)., l'instruction, les propres écrits et l'abondante correspondance que le criminel épris de notoriété ne cesse d'envoyer un peu partout, permettent de suivre le parcours chaotique de celui qui se proclame volontiers « l'Anarchiste de Dieu » voire le « Fils de Dieu. »

La mort d'un jumeau

Joseph Vacher est né le 16 novembre 1869 à Beaufort près de Beaurepaire, dans le département de l'Isère, quatorzième enfant issu d'un deuxième lit, dans une famille de paysans qui en comporte 16. Les parents étaient sains de corps et d'esprit, et toutes les dépositions concourent à établir que, parmi les ascendants de l'accusé il n'a jamais existé de fou, d'épileptique ou d'idiot affirmera d'emblée le professeur Lacassagne [note]Alexandre Lacassagne (1843-1924), professeur de médecine légale à la faculté de Lyon, s'intéressa plus spécialement à l'anthropologie criminelle. Il fut nommé expert dans plusieurs grandes affaires criminelles de l'époque. dans son rapport d'expertise. C'était sans doute aller un peu vite rappelle le journaliste Jean-Pierre Deloux [note]Jean-Pierre Deloux, Vacher l'assassin, un serial killer français au XIXe siècle, Paris, Claire Vigne, 1995 (BM Lyon, K 104 293). qui dénonce le « parti pris » du savant lyonnais et cite des

médecins... comme le docteur de Sainte-Ylie [asile ou séjourna Vacher] qui relevaient des accès de mélancolie et des états maniaco-dépressifs chez l'une des soeurs de l'assassin, un comportement extravagant chez un oncle, des bouffées délirantes de type mystique chez la mère... dame très dévote, sujette dès la puberté à des visions et à des apparitions : elle prétendait, en effet, que Dieu lui apparaissait lors de ses prières ou de ses méditations... des crises délirantes consécutives à des attaques de fièvre chez le père que l'on avait été obligé de ligoter, durant deux mois, sur son lit. Ajoutons que plus tard, en 1900, l'un des frères de Vacher se fera remarquer, par ses cris et ses gesticulations qui le faisaient courir, au cours de nombreuses crises, tel un dément à travers la campagne.
Et d'ajouter,
en 1920, le très éminent docteur Locard [note]Edmond Locard (1877-1966), criminologue disciple de Lacassagne, entreprit de donner à l'action de la police des bases scientifiques en fondant un laboratoire de police technique à Lyon. Il fut aussi écrivain, conférencier et... critique musical. signala dans l'une de ses conférences que l'une des autres soeurs de Vacher était morte folle dans un asile d'aliénés.
Ce qui fait évidemment beaucoup !

Une chose semble certaine, un premier drame a marqué la petite enfance du futur assassin que décrit Christine Lamothe : son frère jumeau (et non une soeur, tel que le relèvent les experts) est décédé dans des conditions particulières. Les deux jumeaux, probablement homozygotes, étaient identiques. Ils dormaient dans le même berceau, recouverts d'un drap servant de moustiquaire. Le mère qui fabriquait du pain dans le four extérieur, envoie un des petits frères ranger une de ces énormes miches de campagne dans la maison. Celui-ci, au mieux distrait, au pire ambivalent, pose le pain sur le berceau. Un des bébés meurt étouffé : Eugène probablement. En dormant, Joseph aurait-il étouffé son « double » ? Les meurtres peuvent s'interpréter comme étant la répétition obsessionnelle d'un meurtre premier dont le criminel se sent responsable, tout en en refusant la responsabilité et en la rejetant sur une force le dépassant, note de son côté Jean-Pierre Deloux.

Photographie des bagages de Joseph Vacher, dans Album de pièces photographiques et imprimées ca. 1897 (BM Lyon, Ms 7056, f°8).

Ensuite, les témoignages convergent : le garçon passe pour paresseux, volontiers irascible, cruel envers les animaux. Fait à noter pour l'époque, il sort de l'école primaire sachant lire, écrire et compter. Il a 13 ans quand sa mère meurt, et il décide de quitter la condition paysanne pour rejoindre sa demi-soeur, veuve installée à Saint-Genis-Laval, au sud de Lyon. Elle lui procure de petits emplois qui ne conviennent guère à l'instable adolescent. Finalement, Joseph entre chez les frères Maristes de Saint-Genis-Laval, mais doit quitter les bons pères à la suite d'une sombre affaire de relations homosexuelles avec des camarades. Retour en famille et dans l'Isère, travail dans une brasserie grenobloise où le jeune homme contacte une orchite blennorragique auprès des prostituées [note]Vacher sera plus tard opéré à l'hôpital de l'Antiquaille de Lyon par le vénérologue Antoine Gailleton, par ailleurs maire de la ville de 1881 à 1900.. Puis errance sur les routes de la région (Vacher marche volontiers 60 kilomètres par jour) entre Genève et Lyon, ville où il découvre les théories anarchistes, trouve un petit travail chez un papetier, est renvoyé pour avoir menacé un collègue.

De la caserne à l'asile

En 1892, Vacher est appelé sous les drapeaux et affecté à Besançon. Craint par ses camarades qu'il agresse parfois, sujet à des crises de délire, auteur d'une tentative de suicide, il est néanmoins nommé caporal puis sergent. Du coup, sa tenue de sous-officier séduit Louise Barrant, une jeune bonne de la ville. On parle mariage, mais la belle est inconstante : elle s'amourache d'un autre appelé, le séduisant caporal Louis Loyonnet, le meilleur ami de Vacher. Colère de ce dernier qui tire sur l'infidèle avant de retourner l'arme contre lui. Il la blesse, il se blesse (deux balles, causes de sa paralysie facile, resteront dans sa tête qu'à sa mort). L'Armée se décide à le réformer pour troubles psychiques... mais lui accorde un certificat de bonne conduite.

Bénéficiant d'un non-lieu pour sa tentative de meurtre, Vacher se retrouve enfermé six mois à l'asile d'aliénés de Dôle, d'où il tente plusieurs fois de s'enfuir, puis trois mois à celui de Saint-Robert, près de Grenoble. Là, le docteur Dufour le déclare guérit et le fait élargir. Le sieur Vacher Joseph est atteint d'aliénation mentale, caractérisée par le délire des persécution écrivait pourtant à l'hôpital de Dôle le docteur Guillemin. Ils m'ont mis à l'asile parce que j'ai fait le fou... Tu penses, je n'avais pas envie de passer aux assises ! Alors je fais l'idiot, mais je ne suis pas fou du tout confie Vacher à Lyonnet, resté son ami. Qui croire ? Seuls faits certains : le 1er avril 1894, Joseph Vacher quitte l'asile. Le 19 mai, il assassine Eugénie Delhomme à Beaurepaire.

Responsable ou irresponsables ?

A Belley, après avoir avoué ses 12 crimes, Vacher s'est enfermé dans un silence hargneux. Parmi les nombreux dossiers ouverts, le juge Fourquet en choisit une quarantaine dans lesquels la responsabilité de l'inculpé est reconnue, certaine ou présumée. En décembre, le magistrat délivre une ordonnance désignant trois experts en vue de réaliser l'examen mental du tueur : le professeur Alexandre Lacassagne, Auguste Pierret, médecin en chef de l'asile départemental de Bron (Rhône), Fleury Rebatel, directeur de la maison de santé Chamvert, à Lyon. Trois Lyonnais ! Par deux fois, en décembre 1897 et en mai 1898, Vacher est transféré en train jusqu'à la prison Saint-Paul de Lyon où à lieu l'expertise. Dans leur rapport, les trois experts concluent à la lucidité et à la responsabilité du criminel. Avec des nuances : à la différence de Lacassagne, les deux derniers parlent d'une « responsabilité atténuée. »

Or à la Chancellerie, où Fourquet n'a pas que des amis, l'on commence à trouver ce dernier trop « médiatique » ! Le magistrat manque être dessaisi de l'affaire et doit se contenter d'instruire seulement l'assassinat de Victor Portalier, le seul qui ait été commis dans sa circonscription. Le procès s'ouvre le 26 octobre 1898 à Bourg-en-Bresse, devant les assises de l'Ain présidées par le conseiller à la cour d'appel de Lyon, Colson, le procureur Ducher représentant le ministère public. Maître Charbonnier, adversaire résolu de la peine de mort, défend l'accusé. Les débats vont durer trois jours, mobilisant 10 médecins et 54 témoins, dont 38 à charge, devant la presse régionale, nationale et étrangère. C'est que le procès de « l'égorgeur des bergers » passionne presque autant la France que l'affaire Dreyfus. Vacher fait une entrée fracassante au banc des accusés, crie, clame, proclame, menace les témoins, signe des autographes, se fait prendre en photo, se compare à Jeanne d'Arc, manque de se faire expulser par le président excédé.

"L'affaire Dreyfus à la Cour de cassation - Le procès Vacher", Le Progrès 29 octobre 1898, p. 1 (BM Lyon, 950002).

Après le long défilé des témoins, le troisième jour est dévolu aux experts. Le trio des médecins lyonnais n'en démord pas : l'accusé n'est pas un fou, il simule la folie afin d'échapper au couperet. C'est un immoral, un sanguinaire, mais ce n'est pas un dégénéré. Après un réquisitoire applaudi par le public, l'avocat se lance dans une vibrante plaidoirie qui dénonce une atmosphère de carnage et de sang et conclut

Vacher a été fou et il l'est peut-être encore. Vous n'avez pas le droit de le supprimer dans l'intérêt de la société. Rappelez-vous que la science n'a pas dit son dernier mot et craignez que ceux qui réclament aujourd'hui cette tête, ne soient effrayés lorsqu'ils l'auront entre les mains, d'y voir des troubles démontrant l'irresponsabilité.
Peine perdue : Vacher sera guillotiné en place publique. Dans les rues, certains applaudissent...

Pourvoi en cassation rejeté, grâce présidentielle refusée, l'exécution à lieu sur le champ de Mars de Bourg le 31 décembre 1898 au matin. La foule hurle à la mort quand le bourreau Anatole Deibler déclanche le couperet. Joseph Vacher avait 29 ans...

Si nous nous sommes trompés, c'est certainement de bonne foi

Immédiatement, la question de l'irresponsabilité de Vacher a posé problème. Dans la presse mais aussi dans le corps médical. « Vacher est-il responsable ? » s'interrogea Le Temps dès l'ouverture du procès alors que, dans les colonnes de la revue Psychiatrie, le docteur Edouard Toulouse va s'en prendre aux trois experts lyonnais.

La question de la responsabilité de Vacher est encore discutée aujourd'hui
constate en 1912 , dans son étude sur les écrits de criminels [note]Raymond Hesse, Les criminels peints par eux-mêmes, Paris, Grasset, 1912 (BM Lyon, 440 021)..

Fermement convaincu d'avoir eu raison, le professeur Lacassagne défendra sa thèse à travers plusieurs textes et préfaces d'ouvrage. Dans celle de son Vacher l'éventreur et les crimes sadiques, il ne craint pourtant pas d'écrire dès 1899 : Aujourd'hui comme en octobre dernier, aux assises de l'Ain, nous sommes convaincu d'avoir dit la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Après s'être rendu compte de nos efforts, on conviendra, nous l'espérons, que si nous nous sommes trompés, c'est certainement de bonne foi. Plaidoyer, constatation ou confession ?

La Bibliothèque de Lyon vient d'acquérir l'un des manuscrits autographes majeurs du criminel, Affaire Joseph Vacher. Sa défense par lui-même (BM Lyon, Ms 7055), ainsi qu'un album (BM Lyon, Ms 7056) sans doute constitué par le juge d'instruction Emile Fourquet et réunissant des photographies du tueur à différentes époques de sa vie, des photographies des lieux où il vécut, des caricatures parues dans la presse, ainsi que des dessins représentant les victimes éventrées (BM Lyon, Ms 7056). Le manuscrit, hélas incomplet, regroupe une vingtaine de pages. La première, qui contient en tête la devise habituelle de Vacher, Dieu ! Droit ! Devoir !, est illustrée de plusieurs dessins : à droite un rouleau de parchemin, à gauche un soleil, au milieu, deux clés, celle de Belfort et celle du Mont-Saint-Michel, dont l'origine reste obscure.

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