Portrait de ville

Simon Maupin, peintre, architecte, ingénieur du roi et les diverses éditions de sa Description au naturel de la ville de Lyon et païsages alentour d'icelle

Désireuse d'enrichir ses collections lyonnaises, la Bibliothèque municipale de Lyon a pu acheter récemment, avec le concours du FRAB (Fonds régional d'acquisition pour les bibliothèques de la Région Rhône-Alpes), un plan de Lyon dû à Simon Maupin. Ce plan intitulé Description au naturel de la ville de Lyon et païsages alentour d'icelle et que l'on peut dater de 1694-1695, vient compléter deux états différents que la Bibliothèque, par chance, possédait et qui peuvent être datés l'un de 1659 et l'autre de 1714. Parmi les nombreux ingénieurs, architectes, graveurs auxquels on doit des plans et vues de Lyon, les spécialistes s'accordent à le reconnaître, « c'est à Maupin que l'on doit les meilleures représentations scénographiques et géométrales de la ville de Lyon et de la province ». [note]Marius Audin et Eugène Vial, Dictionnaires des artistes et ouvriers d'art du Lyonnais, T. II, Paris, Bibliothèque d'art et d'archéologie, 1919, p. 24.

Simon Maupin par Pierre Aubert, 1883. Médaillon en bronze ornant la façade Est du cloître du Palais Saint-Pierre, actuel Musée des Beaux-Arts de Lyon.

Elève de Bonnassieux et de Dumont, le sculpteur Pierre Aubert (1853-1912) fut professeur à l'école des Beaux-Arts de Lyon. On lui doit également la statue de Bernard de Jussieu, au jardin botanique du parc de la Tête-d'Or.

Cet artiste est généralement connu pour ses réalisations architecturales, en particulier la construction en 1646 du nouvel hôtel de ville de Lyon, mais on connaît peu de choses de la vie de l'homme : les historiens ne s'accordent pas même sur le lieu de sa naissance. Selon l'architecte Desjardins, qui restaura justement la Maison commune au XIXe siècle, il serait né près de Langres, plus précisément à Longeau ; selon Emile Deslignières, près d'Abbeville. On ne sait rien de son apprentissage, sinon qu'il acquit une formation de dessinateur et d'architecte. On ne sait pas non plus les motifs de sa venue à Lyon où sa présence est officiellement constatée à partir de 1623.

Il est alors qualifié de « peintre, architecte et ingénieur du roi ». L'ingénieur du roi, dont le rôle n'était pas permanent, était alors employé par la généralité de Lyon et dépendait à ce titre du surintendant des fortifications ou du gouverneur de la province. Il avait surtout à mettre en oeuvre des projets en matière de sécurité. C'est ainsi et non comme voyer de la ville qu'il dessina une porte monumentale située sur la demi-lune de Villeroy à la Croix-Rousse, ou encore qu'il dirigea des travaux d'endiguement sur la rive gauche du Rhône.

Le 9 juin 1637 Maupin, qui jusque là n'avait pas été directement affecté au service de la cité, fut appelé aux fonctions de voyer de la Ville de Lyon. On peut raisonnablement penser que son aptitude à conduire de grands travaux fut remarquée par le gouverneur d'Halincourt qui le fit nommer à cette charge. Le voyer était un officier communal chargé de l'entretien des voies publiques, mais aussi des fontaines, des fortifications et, d'une manière générale, de tous les édifices communaux.

Succédant à Nérys de Quibly, Maupin fut commis à cette fonction pendant vingt-quatre ans et alors, atteint par l'âge, fut invité à céder sa charge le 10 décembre 1661 à Ferdinand Seguin, déjà intendant des fortifications, office dont la provision appartenait au roi. On ne sait, cependant, selon quels motifs le consulat, qui avait accordé à Maupin le 30 juin 1650 pour son fils Ennemond, alors âgé de 23 ans, la survivance de sa charge de voyer, reçut onze ans plus tard la démission successive du père et du fils. L'un et l'autre moururent à huit mois et demi d'intervalle, en 1668, et furent inhumés au couvent des Jacobins-de-Confort à Lyon dans la sépulture des Panisset, belle-famille de Simon Maupin.

La place de Confort (actuellement place des Jacobins) en 1659, détail de la Descrition au naturel de la ville de Lyon et païsages alentour d'icelle par Simon Maupin 1659 (BM Lyon, Rés 28122/14).

C'était la place populaire où se retrouvaient "les bavards de Confort". A gauche, le couvent des Jacobins où furent enterrés Simon Maupin et sa famille. La place est dominée par une pyramide surmontée d'une croix érigée en l'honneur d'Henry IV.

Un nouvel hôtel de ville

En tant que voyer, le rôle de Simon Maupin fut extrêmement varié, mêlant à la fois des tâches de dessinateur, d'ingénieur et d'architecte. Il fit en 1639 avec l'ingénieur hollandais Wilhengen des plans de digues et ouvrages pour maintenir le Rhône dans son lit, puis donna en 1643 les plans d'un piédestal surmonté d'une Vierge pour la place du Change et ceux d'un édicule dans lequel était également une statue de la Vierge par Mimerel, édicule établi sur une pile du pont de Saône. Il fournit aussi des plans pour l'agrandissement de la chapelle Saint-Roch à Choulans.

En 1644, selon Audin et Vial, Simon Maupin prend part à une visite faite par divers personnages et praticiens, en vue de l'établissement du canal de jonction des deux mers océane et méditerranée... au moyen d'un étang situé au pays de Charolois.La compétence avec laquelle il accomplit ces diverses tâches valut à Maupin la faveur du consulat, lequel n'hésita pas à lui confier la plus importante réalisation architecturale du XVIIe siècle entre Rhône et Saône. En effet, la paix retrouvée, trop à l'étroit dans leur vieil hôtel de la rue de la Poulaillerie, les consuls l'invitent à dresser « divers plans » pour élaborer une demeure plus fastueuse. Mais, soucieux de ne pas commettre d'erreur, ils lui demandent de se rendre à Paris pour prendre l'avis de « plus expertz architecttes », en l'occurrence Jacques Lemercier (1585-1654) alors au faîte de sa gloire et le Lyonnais Girard Desargues (1591-1661?). Si l'on suppose que Desargues travailla les voûtements et les dessins des escaliers et que Lemercier fut l'auteur du dessin de l'escalier principal et de certaines dispositions des bâtiments sur la cour [note]Pascal Liévaux, « L'Architecture de l'hôtel de ville de Lyon au XVIIe et au XVIIIe siècle» dans L'Hôtel de ville de Lyon, Imprimerie nationale, 1998, p. 18-19., la paternité de l'édifice revient bien à Maupin dont les plans furent approuvés par le jeune Louis XIV le 8 mai 1646.

Le génie de l'architecte lyonnais se révéla alors au public. Comme le note Pascal Liévaux, il avait réussi, dans une ville dont le climat artistique était alors mi-français mi-italien, à développer le schéma traditionnel du château français autour d'une longue perspective baroque d'inspiration italienne, à l'instar du palais du Luxembourg à Paris. Pour donner plus de majesté à l'édifice et l'intégrer davantage à la ville, il avait eu l'idée de placer le corps de logis sur l'extérieur et non plus en fond de cour, donnant ainsi à la place des Terreaux le rôle d'une avant-cour et rejetant les jardins à l'arrière, à la suite de deux cours intérieures.Maupin n'oublia pas de faire traduire en gravure et diffuser son oeuvre majeure. Il nous reste ainsi le Dessein de la face de la maison de ville de Lyon, nouvellement bastie sur la place des Terreaux, 1647. S. Maupin, Inventor (BM Lyon, Coste 511) ; la Description du magnifique bastimant de la maison de Ville de Lyon nouvellement bastie sur la place des Terreaux, deseigné par le sr Maupin, voyer de laditte ville, gravure in-folio en 3 feuilles (BM Lyon, Coste 512) ; La Maison de ville de Lyon avec les armes, blasonnées par Hacheur, de Monseigneur le marquis de Vileroy, de Monseigneur l'Abbé d'Esnay, son frère,... et de ceux de leur Maison Ensemble des Prevosts des Marchands et Eschevins... depuis l'an 1595... Dédié à Messieurs de l'Année 1650. A Lyon chez Louys Pinchart, Nicolas Auroux, Imager... fecit (BM Lyon, Coste 513).

Mais les dispositions de Maupin ne se limitèrent pas à l'architecture. Dès son arrivée à Lyon, il manifesta une grande connaissance en matière topographique en dessinant des cartes qu'il fit graver. Ainsi une Carte de la Province du Lyonnais et autres circonvoisines et une autre Carte de la province du Lyonnois, Forestz et Beaujollois, datées de 1623, alors que parmi ses nombreux travaux topographiques, on peut signaler un Plan de la vielle et nouvelle fortification d'Alezs [Alès] en Languedoc, assiégée par l'armée du Roy Louis XIII et dessiné par S. Maupin (Paris, chez Melchior Tavernier, vers 1629-1630). Si l'Inventaire du Fonds français de la Bibliothèque nationale lui attribue, à tort, un plan de Paris gravé par Abraham Bosse, nous savons que Samuel Pepys, l'écrivain anglais collectionneur passionné de cartes, possédait un plan de Rome dû à Maupin [note]cf. Jean Boutier avec la collaboration de Jean-Yves Sarazin et de Marine Sibille, Les Plans de Paris : des origines (1493) à la fin du XVIIIe siècle, étude, carto-bibliographie et catalogage collectif, Paris, BNF, 2002, p. 58.. Mais ces divers plans s'effacent devant ceux qui ont fait la notoriété de l'artiste : les plans et vues de la capitale des Gaules.

L'hôtel de ville, détail de la Description au naturel de la ville de Lyon et païsages alentour d'icelle, par Simon Maupin 1659 (BM Lyon, Rés. 28122/14)

De la vue au plan

Maupin publia, dans la première moitié du XVIIe siècle, une vue et un plan de la cité lyonnaise qui s'inscrivent dans une longue tradition à la fois topographique et iconographique, issue du plan scénographique de 1550.

Vers 1625, alors qu'il était ingénieur du roi, il réalisa avec le graveur David Van Velthem une première estampe intitulée Vue panoramique de la Ville de Lyon, gravée sur cuivre en trois planches, dans une perspective orientée vers l'ouest. Cette gravure, dont la Bibliothèque de Lyon ne possède qu'une photographie (BM Lyon, Coste 103), est souvent appelée la Grande vue de Simon Maupin. Elle mesure 634x1232 mm et dans le haut de l'estampe, sur une bande imprimée à part, on lit le titre suivant en capitales romaines : Colonia Copia Claudia Augusta/Lugodunum et, à la suite d'une longue notice précédée d'une dédicace au marquis d'Halincourt, gouverneur de la ville, il est indiqué que la gravure a été publiée : A Lyon chés Claude Savary et Barthelemy Gaultier, à sainct Louys, en rue Mercière, 1626. On lit toutefois plus bas : « M. DC. XXV ».

Par chance, les Archives de la ville ont gardé la trace de la décision de paiement de cette vue de 1625, accompagnée des motifs de sa réalisation : Au sieur Maupin, qui a gravé en taille doulce le plan de ladicte ville, la somme de quatre vingt-dix livres, pour aulcunement ayder aux frais et despences qu'il a faictes, travaillant à cet ouvrage, lequel servira à l'honneur et réputation d'icelle ville, soyt en ce royaume, soit parmy les estrangers ou facillement, il pourra estre veu et consideré. [note]AM Lyon, CC 1738, f° 60 v°. Il est à noter que c'est le seul cas où Simon Maupin soit désigné comme graveur en taille-douce, ce qui n'est pas sans surprendre car la gravure est signée Van Velthem sc.[ulpsit] et d'autre part dans toutes les autres gravures et cartes, Maupin est désigné comme « inventor » et a clairement laissé le soin à des graveurs professionnels de retranscrire ses oeuvres sur le cuivre.

Cette première représentation de Lyon, avant les grands travaux d'urbanisme qui vont affecter la place des Terreaux et la place Bellecour, est impressionnante par la sensation de relief qui s'en dégage. Il s'agit là davantage d'une vue en perspective que d'un plan, car le réseau des rues, caché par les toits et les pignons des maisons, n'est pas vraiment visible. L'artiste, car ici le topographe s'efface devant le dessinateur, a abondamment utilisé l'ombre portée afin de donner du relief au bâti. Il a également exagéré les proportions des monuments et des églises et masqué presque totalement le désert de la rive gauche du Rhône par des accessoires : scènes pittoresques, cartouches et symboles. Au-dessus de l'horizon, se détachent les armes du roi, de la Ville et pour la première fois celles du gouverneur, le marquis d'Halincourt, de la famille de Villeroy.

Le dessinateur innove, en orientant la vue vers l'ouest, ce qui permet d'embrasser d'un seul regard l'espace entier de la ville, et en animant les places et les rues avec des silhouettes variées qui contribuent à l'impression de vie.

Vers 1630 Maupin, en gardant toujours la même orientation vers l'ouest, publie non plus une vue panoramique mais un plan dont la gravure est due à Abraham Bosse. Ce plan nommé généralement Petit plan de Maupin, mesure 209x162 mm. Trois écussons figurent dans le ciel, l'un à droite aux armes de Lyon, un autre à gauche à celles des Villeroy, le central aux armes de France et de Navarre. De chaque côté du plan figure une colonne donnant les noms des lieux les plus remarquables de la ville. Ce plan fera l'objet d'une réédition quelques cinq années plus tard sans autre modification que les ponts de Bellecour et de Saint-Vincent, alors en projet. Finement dessiné et gravé, ce plan de petit format est l'une des meilleures représentations de Lyon au début du Grand Siècle.

Grande Vue de Simon Maupin réduction due à Jan de Vit. Amsterdam, s. d. (coll. part.).

Commandée par le consulat lyonnais, la Grande Vue de Maupin dresse un panorama de la cité avant les travaux d'urbanisme qui affecteront par la suite la place des Terreaux et la place Bellecour. Le dessinateur a abondamment utilisé l'ombre portée et exagéré la taille des monuments par rapport au reste du bâti.

Une entreprise ambitieuse : la Description au naturel de 1659

Le coup du Petit plan précède de près de trente ans le chef-d'oeuvre topographique de Simon Maupin, la Description au naturel de la ville de Lyon et païsages alentour d'icelle, publiée en 1659.

L'estampe complète (BM Lyon, Rés 28122/14) est de dimension majestueuse car elle mesure 770x1360 mm. Elle a été gravée par Guigou, graveur principalement connu pour ses frontispices et ses illustrations d'éditions lyonnaises, et elle a été imprimée pour la première fois en 1659 par François de Masso, graveur et imagier rue Mercière à Lyon. Pour ce nouveau plan également souhaité par le consulat, Simon Maupin reçut une gratification spéciale : Pour le sieur Maupin, voyer de ladite ville, de la somme de cent livres en reconnaissance des vacations et peines qu'il a eu pour avoir fait le dessin et inscription au naturel de cette ville de Lyon et des paysages autour d'ycelle qui a été dédié au consulat (AM Lyon, BB 314, fo. 362). Quant à François de Masso, qualifié de « maître imprimeur de cette ville », il reçut pour sa part la somme de deux cent six livres.

La gravure, préparée sur quatre plaques de cuivre, est dédiée au prévôt des marchands (nom du maire de Lyon, à l'époque), François de Baillon, et comporte un commentaire disposé sur la partie supérieure : « Remarques sur la ville de Lyon », « Institution et Oeconomie de l'Aumosne générale », enfin deux tables alphabétiques, l'une pour les principales églises, l'autre pour les lieux principaux avec renvoi par leur chiffre. Une « Eschelle de cent cinquante thoises de Roy » occupe l'angle supérieur droit.

Arrêtons-nous sur ce plan, évocateur de l'état de la ville au début du règne de Louis XIV. Avec l'orientation donnée par le dessinateur vers l'ouest, le panorama de la ville se déploie sous nos yeux. A l'horizon, la colline sainte de Fourvière et la Croix-Rousse apparaissent couvertes de champs semés de bouquets d'arbres, avec pour seuls bâtiments saillants la chapelle de la Vierge, les églises Saint-Irénée et Saint-Just en reconstruction, les clochers et les toits des nouveaux couvents. Au pied de Fourvière, avec ses maisons baignant dans la Saône, cachant les rues de l'intérieur et les cours sombres et étroites, s'étend le quartier Saint-Jean, quartier des échanges, qui en annonce un autre : celui de la presqu'île.

Entre ces deux quartiers circule l'artère fluviale de la ville, la Saône, traversée par quatre ponts : le pont de bateaux d'Ainay, le pont de pierre, les ponts de bois de Bellecour et de Saint-Vincent. Quelques espaces publics se détachent au milieu de la masse compacte des maisons : le double triangle de la place des Cordeliers et de la place des Jacobins, celle-ci ornée d'une pyramide dressée en 1609 en l'honneur d'Henri IV et de la Sainte Trinité ; le rectangle de la place Bellecour que continue un autre rectangle plus petit, la place du Port-au-Roi ; le rectangle de la place des Terreaux avec, au centre, une fontaine en forme de pyramide. Au-dessus de ce pittoresque panorama émergent les silhouettes des 78 églises de la ville, parmi lesquelles on remarque notamment les tours carrées de Saint-Jean, la flèche de Saint-Paul, le vaisseau de Saint-Nizier, les clochers à écoinçons de Saint-Martin d'Ainay et de la Platière. A ces édifices religieux s'ajoutent maintenant les toits du nouvel hôtel de ville, inauguré en 1652.

Le consulat, qui va dresser en 1660 et 1661 tout un programme de grands travaux de voirie, se préoccupe de défendre la ville contre les dangers qui peuvent la menacer, inondations et incendies, et aussi d'améliorer les conditions d'hygiène et de circulation. Le niveau du quai Saint-Vincent a été relevé pour le mettre à l'abri des crues de la Saône. En 1639, le Rhône, capricieux et dangereux, déplace ses eaux et sape le faubourg de la Guillotière, menaçant de détruire les dernières arches du pont. C'est Wilhengen, un Hollandais « grandement expert au fait des digues », qui est chargé d'établir un plan de travaux destinés à remettre le fleuve dans son ancien lit, et dont Maupin se voit confier l'exécution. Quelques années plus tard, pour empêcher un nouveau déplacement du lit Simon Maupin, nommé Intendant des digues et des travaux faits sur le Rhône, est chargé de rétablir la digue de la rive gauche en face de Saint-Clair.

Une vision globale de la ville

En matière de cartographie, la figuration de ce plan est assez curieuse. Elle unit à la fois le « scénographique », c'est-à-dire que les bâtiments principaux, les édifices, les maisons sont représentés en perspective et au naturel, et le « géométral », car l'assiette de la ville est rapportée géométralement quant aux rues et aux chemins. De ce fait, la topographie présente des défauts assez particuliers : il semble que la colline de Fourvière s'élève graduellement au-dessus de la plaine, mais en revanche le versant ouest est caché par ce système et la ligne de faîte formée par le plateau de Sainte-Foy, les aqueducs, Saint-Irénée et la fortification de Loyasse bornent l'horizon. Bref, un curieux vol d'oiseau, expression que l'on commence seulement à utiliser.

C'est un type de plan que Lucia Nuti, citée dans l'ouvrage très complet de Jean Boutier, a appelé un plan perspectif qui, en articulant géométrie et perspective, forme et élévation, propose une vision globale de la ville. La triangulation n'est pas encore utilisée, elle ne le sera à Paris que vers 1670. Un tel type de plan est relativement courant dans les plans parisiens, il unit la géométrisation du fond de carte et le recours au dessin perspectif pour représenter le bâti. En d'autres termes, il associe la science du géomètre et l'art du peintre. Si, au niveau technique, ce plan s'inscrit dans un certain classicisme, il a l'avantage de la précision. Il fourmille de détails significatifs, tous les monuments y sont fidèlement reproduits : les ponts, les quais, les fortifications, les propriétés particulières, rien n'a échappé à la sagacité du topographe, les moindres accidents de terrains sont relevés. C'est une mine féconde pour l'historien et en même temps un tableau parlant pour le lecteur auquel il présente une image exacte de l'importance de la cité vers le milieu du XVIIe siècle. C'est la plus belle, la plus intéressante, la plus exacte de toutes les descriptions de la ville de Lyon qui aient été faites jusqu'à ce jour signale en 1891 Jacques-Jules Grisard, dans sa Notice sur les plans de la ville de Lyon.

Tout au plus pourrait-on lui reprocher l'insuffisance d'indications écrites, notamment pour les noms de rues, mais cette lacune a été comblée dans une seconde édition, celle de 1694.

a. Blasons, détail de la Description au naturel de la ville de Lyon et païsages alentour d'icelle, par Simon Maupin 1659 (BM Lyon, Rés 28122/14) b. Blasons, détail de la Description au naturel de la ville de Lyon et païsages alentour d'icelle, par Simon Maupin 1659-1695 (BM Lyon, F 17 MAU 004390) La présentation des blasons, symboles du pouvoir, obéis à une stricte hiérarchie : sous les armes royales, celles des Villeroy, alors au faîte de leur puissance, dominent les armes du prévôt des marchands, puis celles des consuls (seulement dans le 1er état) et enfin celles de la Ville de Lyon. La modification des blasons d'un état du plan à l'autre permet d'établir une datation

La deuxième édition, mise à jour

Le plan que la Bibliothèque municipale de Lyon vient d'acquérir est justement un second tirage du plan de 1659 publié, avec adjonctions, en 1694 ou 1695. Ce dernier doute quant à l'année nous rappelle que la datation des plans est toujours approximative car ceux-ci, à cette époque, ne comportent généralement pas de date. C'est souvent par la dédicace, le texte-commentaire ou la construction des monuments que l'on peut en proposer une, encore la prudence s'impose-t-elle car certains monuments, bien que figurés, ne sont qu'en projet. En outre, certains marchands n'hésitent pas à rééditer des plans sans en changer la souscription.

De cette incertitude, on trouvera des exemples plus loin. Remarquons que dans le « Discours » qui figure sur ce plan, il est indiqué que celui qui remplit aujourd'hui si dignement la place de Prévôt des Marchans est monsieur de Fléchères, ancien Lieutenant Général en la sénéchaussée et siège Présidial de Lyon. Cette mention permet de fixer la date de l'estampe car Mathieu de Sève, baron de Fléchères, ayant exercé la charge de prévôt des marchands en 1694 et 1695, on peut choisir l'une ou l'autre de ces deux années.

Autour du plan lui-même, qui a demandé quatre cuivres de 957x751mm, se déploient toutes les informations nécessaires : à gauche s'étale un large texte de dédicace à Laurent Pianello [de La Valette], ancien prévôt des marchands, fameux pour sa bonne administration qui lui valut du roi un traitement de mille écus et dont l'hôtel de la place Bellecour était célèbre pour sa bibliothèque. Ses armes « Coupé de gueules et de sable, à la fasce écotée de cinq pièces d'or sur le coupé » figurent sur les plans de 1694 et de 1714. Au-dessous, des textes : « Discours de la belle situation et sur les autres avantages de la ville de Lyon, fondé sur l'histoire et la géographie ». A droite, une « Table des églises principales de Lyon et des monastères de l'un et l'autre sexe » et au-dessous une autre « Table des Ruës, Ruelles, Places, Quais, Ponts, Portes et Ponts de la Ville de Lyon ». Une mention en bas de la planche de droite indique :

A Lyon, chez les frères Langlois [note]Les frères Langlois, d'après le Dictionnaire des graveurs-editeurs et marchands d'estampes à Lyon aux XVIIe et XVIIIe siècles, PUL, 2002, pourraient être une association entre Henri Langlois, l'oncle et l'associé des frères Froment, qui meurt en 1698, et ses frères Pierre, Laurent et Léonard Langlois qui sont encore vivants en 1715. , marchands imagiers, rue Mercière.

Cette seconde édition montre une volonté de mise à jour qui passe par une retouche des cuivres et porte essentiellement sur les monuments et les gros ouvrages. Certains édifices ont été construits depuis 1659 et ont été pris en compte sur la gravure : par exemple, l'église des Oratoriens, rue de la Vieille-Monnaie, ou le petit édicule du pont du Change. Quelques mentions gravées viennent préciser des détails : place Bellecour, le mail est aussi appelé « Les Tillots » (les tilleuls), les chaînes sur la Saône sont indiquées « d'Aynay », le jonction du "Rosne et de la Saône" est mentionnée au confluent. Enfin, dans l'angle droit de la gravure se déploie une belle composition signée Guigou : sur un socle est représenté le nouvel hôtel de ville, surmonté des armes de la cité et surtout d'une double corne d'abondance, accompagnée de chutes de fruits et de phylactères qui entourent les armes des Villeroy et du comte de Canaples, de la maison de Créqui, dominées par celles du roi. Le style décoratif est baroque et il rappelle certains détails sculptés de l'hôtel de ville.

C'est cependant la place des Terreaux qui offre le plus de modifications, une fontaine à deux vasques superposées remplace la pyramide de 1659 [note] Cf. Gilbert Gardes, Le Monument public français, l'exemple de Lyon, Thèse, Paris I, 1986, T. IV., et surtout la grande façade du Couvent des Dames de Saint-Pierre construite de 1667 à 1680 par le Piémontais Royers de la Valfenière, remplace une série de petits bâtiments.

La place des Terreaux, détail de la Description au naturel de la ville de Lyon et païsages alentour d'icelle, par Simon Maupin 1659 (BM Lyon, Rés 25122/14).

Une fontaine d'un modèle italien, achève de lui donner "un air romain". Commencée en 1646 en même temps que l'hôtel de ville, d'après des dessins donnés par Maupin, elle ne fut mise en eau que ver 1659. Elle se composait d'une base surmontée d'une pyramide, de plan carré, portant à son sommet une croix de laiton "de haulteur d'environ 6pieds" et de quatre vasques disposées aux angles dans lesquelles quatre lions marins sculptés jetaient de l'eau. Chacun s'accordant à trouver cette fontaine de proportions trop mesquines, elle fut démontée en 1661.

Sur ce plan, retirage de celui de 1659 et qui en a gardé toutes les qualités, le principal défaut a été corrigé, car une place beaucoup plus importante a été consacrée aux légendes et aux tables. C'est l'effet d'une amélioration cartographique récente. Comme l'a souligné Jean Boutier, dans son introduction au Catalogue des plans de Paris, le dessin ne peut suffire à décrire cartographiquement une ville et dès le XVIe siècle, l'identification des lieux et des monuments a nécessité la présence de noms propres reportés in situ, puis de tables qui complètent l'image. Ces identificateurs, chiffres ou lettres, placés sur les lieux et monuments, servaient à lever d'éventuelles incertitudes de ceux qui étaient familiers des lieux, et à aider aussi ceux qui ne connaissaient pas la ville. La légende très détaillée est à l'époque une invention récente qui, bien que déjà utilisée pour les plans de Paris par les cartographes vénitiens et hollandais, se fait toutefois plus fréquente en France à partir de 1640. Révélateurs de cette nouvelle approche, sur l'édition de 1694 de la Description, les chiffres servent à identifier les 203 rues, les 44 places, les 6 quais, les 14 ports, les 4 ponts de la ville, tandis que les lettres sont utilisées pour certaines églises associées à des paroisses. Quant aux monastères, qui servent généralement de points de repère, leur nom est directement reporté sur le plan.

La Bibliothèque possède également, nous l'avons dit, un exemplaire de la dernière reprise du plan de 1659, datée des années 1713-1714 (BM Lyon, Coste 110). L'éditeur Froment, successeur des frères Langlois, ne s'est pas donné la peine de modifier les armes du comte de Canaples, cousin du marquis d'Halincourt, brièvement lieutenant du gouverneur, pourtant décédé en 1711. En revanche, il a orné d'une manière grossière et approximative la place Bellecour d'une statue équestre de Louis XIV, qui vient d'être inaugurée, et de façades décoratives côté Rhône et côté Saône, qui ne sont que des projets. Il a déjà nommé la place de son nom officiel de place Louis-le-Grand, présentant comme réalisé un aménagement urbanistique qui n'est encore qu'en projet.

A la gloire de la cité

Quel était l'objet des plans gravés et des vues de Maupin ? Leur finalité a été étudiée par Marie-Félicie Pérez et Sylvie de Vesvrotte dans Forma urbis, le catalogue de l'exposition des Archives municipales de Lyon en 1997. Les auteurs mettent en évidence que cette série de vues et de plans est attachée sciemment à la célébration de la ville de Lyon. Ce « monument élevé à la gloire de la cité » a été souhaité par le consulat dans une période de paix et de prospérité relative, ce qui est clair si l'on se rappelle les motifs qui ont présidé au paiement de la vue de 1625 et à la Description de 1659. D'ailleurs les textes qui encadrent le tirage de 1694 le confirment, en particulier le Discours sur la belle situation et sur les autres avantages de la ville de Lyon qui s'étend complaisamment sur les attraits de la cité rhodanienne : des « chapitres » sont consacrés à l'étendue de la ville, à son ancienneté, à l'importance de l'Eglise de Lyon, aux « bâtimens magnifiques » et « autres singularitez », et le texte de citer les églises Saint-Jean, Saint-Nizier, l'église des Cordeliers, celle des Jacobins, et celle des Carmélites, puis la Maison de ville, l'Hôtel Dieu, la Charité, « l'Abbaie de S. Pierre », l'archevêché et plusieurs maisons particulières. Enfin il conclut qu' « il y a peu de villes en France mieux bâties que Lyon ».

Ainsi ce type de plan semble, tout comme certains ouvrages historiques du père Menestrier ou du père de Colonia régulièrement subventionnés par le consulat, destiné à la diffusion et à la notoriété de la cité, mariant ainsi image de la ville et politique. Cette diffusion sera d'ailleurs reprise en parallèle et à la même époque, dans les recueils de plans ou atlas de ville en cours de publication, par exemple dans la Topographia Galliae... de Mérian éditée chez Zeller, à Francfort, en 1655.

La place des Terreaux, détail de la Description au naturel de la ville de Lyon et païsages alentour d'icelle, par Simon Maupin ca. 1694-1695 (BM Lyon, F 17 MAU 004390).

Une nouvelle fontaine dessinée par Nicolas Bidault a remplacé la fontaine "italienne" de 1646 au moment de la paix entre la France et l'Espagne. Elle lasse également très vite. Dès 1696, le consulat, songeant à en faire une place royalle, propose de la démolir, ce qui sera fait en 1698.

En outre, l'agencement de ces types de plans laisse apparaître qu'ils n'ont pas été conçus comme des outils de voyage, mais plutôt comme des substituts de voyage, c'est-à-dire ayant pour but d'éviter le voyage ou d'aider à le remémorer. Ils offrent, en effet, peu de commodités pour le voyageur qui se déplace mais, en revanche, ils cherchent plutôt à donner de la ville une image, une représentation synthétique. On s'en aperçoit au maniement du plan : repérer un monument d'après la liste qui encadre généralement le plan est une opération compliquée et l'utilisateur se voit toujours obligé de partir de la représentation cartographique elle-même pour s'y retrouver, et non de la légende. C'est donc davantage un mode de lecture « ambulatoire », un parcours visuel qui est proposé, processus encore traditionnel qui changera au cours du siècle suivant.

Ce qui est encore prégnant, c'est la forma urbis, le tracé, l'image urbaine conçue comme identificateur synthétique de la ville. Comme l'a constaté Jean Boutier, ces types de plans se situent encore dans le prolongement des éloges de ville lesquels, apparus à Paris à partir du XVIIe siècle, se retrouvent également dans l'appareil para-textuel de certains plans.

La magnificence des Villeroy

Alors que les plans du XVIe siècle, pour manifester la gloire de la ville, faisaient surmonter ses représentations des armes de la cité et du royaume, les portraits de Lyon au XVIIe siècle introduisent, Yann Lignereux l'a souligné dans une thèse récente [note]Yann Lignereux, Lyon et le roi : de la bonne ville à l'absolutisme municipal, Seyssel, Champ Vallon, 2003., une distance symbolique nouvelle dans le couple royauté et ville, remplie désormais par un nouvel interlocuteur, le gouverneur, désigné désormais par les armes de la famille de Villeroy.

La Description au naturel est gravée au moment où cette famille, installée en Lyonnais depuis un siècle par le biais du gouvernorat militaire, est en pleine ascension. Son emprise devient croissante au long du XVIIe siècle par l'entremise, en premier lieu, de Charles, marquis de Villeroy, plus connu sous le titre de marquis d'Halincourt, gouverneur de Lyon de 1608 à 1644, puis de ses deux fils : Nicolas de Neufville (1598-1685), premier duc de Villeroy, pair et maréchal de France, gouverneur de Lyon et gouverneur de la personne du jeune roi Louis XIV, et de Camille de Neufville (1606-1693), archevêque de Lyon, lieutenant général des provinces de Lyonnais, Forez et Beaujolais, administrateur de ces provinces en l'absence de son frère le maréchal. Saint-Simon n'écrivait-il pas de l'archevêque de Lyon : il fut peu archevêque et moins commandant que roi en ces provinces qu'il ne quittait presque jamais.

L'insertion progressive des armes des Villeroy s'amorce avec la Grande vue de Lyon dessinée par Maupin en 1625 où les armes du gouverneur d'Halincourt sont associées pour la première fois à celles de la ville et de la couronne. Puis dans le Petit plan de 1630, Maupin reprend cette présentation établissant ainsi la norme de représentation de Lyon, dont il poursuivra lui-même la définition à travers ses autres plans de la ville. Dans la Description au naturel de 1659 et dans celle de 1694, les armes des Villeroy ne figurent plus dans le ciel, mais dans l'angle droit et comme une émanation du pouvoir de la couronne, au-dessous de celles du roi. Comme pour accentuer cette puissance, elles sont doubles : en 1659, les armes sont celles de Nicolas, premier duc de Villeroy et de son frère l'archevêque de Lyon, en 1694, ce sont celles de François de Villeroy, le second duc, et celles des Crequi dont est issu son cousin le comte de Canaples (1628-1711), futur duc de Lesdiguières, commandant la province pour le roi.

La place Belle cour, détail du troisième état de la Description au naturel de la ville de Lyon et païsages alentour d'icelle, par Simon Maupin gravé par Guigou, 1714 (BM Lyon, Coste 110/2).

Grossièrement rajoutées sur le troisième état de la Description, les façades de Bellecour ne furent édifiées que plus tard. Le graveur a anticipé sur le projet urbanistique en cours.

Parallèlement d'autres graveurs soulignent aussi cette puissance, tel Israël Silvestre, qui dans une série de vues particulières, ne reprendra, attachés aux trompettes d'une « renommée » que le blason du royaume et celui des Villeroy. Certains franchiront le pas : en 1668, dans une vue générale de Lyon, publiée chez Jaillot à Paris (BM Lyon, Rés. 28122/15), les armes du souverain ont disparu, les armes seules des Villeroy y figurent.

Le « vol d'oiseau » : une fonction symbolique

La très rare collection des trois états de la Description au naturel de la ville de Lyon, tout en nous montrant les modifications urbanistiques de l'une des principales villes du royaume dans la seconde moitié du XVIIe siècle, notamment en matière d'espaces publics, est l'occasion de repérer les conceptions et les pratiques cartographiques de cette époque.

A la charnière du plan scénographique et du plan géométral, la Description est encore tributaire de conceptions traditionnelles mêlant étroitement image de la ville et politique. Son usage montre qu'elle était davantage conçue pour être vue que pour être exploitée.

Par ailleurs, elle s'insère parfaitement dans le schéma icono-cartographique des plans et des vues les plus remarquables du temps, en proposant une vision globale qui permet d'un regard d'identifier la ville et de la comprendre. La perspective adoptée dans la Grande vue tout comme dans la Description suppose, comme l'a observé Yann Lignereux : un sujet regardant la ville depuis un point élevé, imaginaire, situé du côté de la Guillotière, au débouché du Dauphiné, englobant une unité diverse et multiple, invisible au regard ordinaire. Par ce parti pris d'une perspective à vol d'oiseau, donnant à la ville un aspect panoramique, Maupin manifeste d'une manière exemplaire qu'il considère la ville comme une réalité compréhensible dont il cherche à donner une vision synthétique. Par là, il se situe dans le courant classique qui est alors en train de s'imposer, et qui privilégie la lisibilité, la cohérence et la clarté.

Cette conception dominera les plans lyonnais du XVIIIe siècle.

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