Théâtre aux Armées

Le camp de Sathonay et sa salle de spectacles

Les Opérations militaires de l'armée de Lyon sont commencées. Dans l'après-midi du 31 mai, le 4e dragons, de la division Morris a poussé des reconnaissances dans le pays en avant de la Croix-Rousse, entre le Rhône et la Saône. Le 1er juin au matin, la brigade de cuirassiers Richepanse s'est portée en avant de Sathonay ; le gros de cette brigade, placé près de la Pape, sur la route de Genève, éclairant tout le pays entre les deux fleuves. Le même jour, à neuf heures du matin, la brigade d'infanterie Deshorties, de la division Herbillon, de dix bataillons, à laquelle ont été jointes une batterie d'artillerie et une compagnie du génie, étaient réunies sur la place Bellecour, où le maréchal de Castellane a passé ses troupes en revue. Le général de division Herbillon, commandant le camp, le général de brigade Deshorties, sont partis en tête de la colonne ; elle est arrivée à onze heures et demi aux bruyères de Sathonay [...] Les reconnaissances d'infanterie, envoyées dans les villages voisins, sont rentrées à une heure. M. le maréchal de Castellane est arrivé à deux heures au camp, et l'a trouvé établi. Le camp, dont l'emplacement a été choisi avec toute la sollicitude et le discernement possibles, occupe une position qui ne laisse rien à désirer sous le rapport de la salubrité et de la beauté du site. De nombreuses baraques de restaurateurs, de limonadiers s'élèvent sur les terrains voisins des bruyères.

Une représentation des Saltimbanques au théâtre militaire du camp de Sathonay, dans Le Monde illustré, 17 mai 1866 (coll.part.).

Dans son édition du jeudi 2 juin 1853, Le Salut Public [note]Exemple de longévité journalistique, Le Salut Public (BML 950 001), quotidien du centre-droit s'adressant à l'industrieuse bourgeoisie lyonnaise, est paru de 1848 à 1944. rapporte à ses lecteurs de la composition des troupes qui ont investi, la veille, un nouveau et immense camp militaire élevé au nord de Lyon. Un simple camp de tentes en toile et de baraques en bois, aussitôt entouré, on le voit, de lieux destinés à assouvir la soif du soldat... en attendant d'autres lieux, aussi polissons qu'agrestes, plus spécifiquement dévolus au repos du guerrier...

Portrait du maréchal de Castellane, photographie par Camille Dolard ca. 1900 (BM Lyon, fonds Sylvestre, SA 12/6).

Quand on évoque l'histoire de cette ville de toile et de bois, restée mythique dans les annales historiques comme dans la mémoire des habitants alentour [note]Voir La Gazette de Sath'nâ, bulletin très documenté, à la fois historique et patrimonial, de Sathonay (BM Lyon, 965 663)., une ville qui rassembla jusqu'à 7 000 militaires, et ferma ses portes seulement à l'extrême fin du XXe siècle, on oublie généralement que, outre une salle de bal, elle possédait un petit théâtre, complété par un orchestre, évidemment militaire. Des années durant, alimenté pour l'essentiel par des comédiens amateurs, tout aussi militaires que leurs collègues musiciens, la minuscule scène défendit l'art théâtral au mieux de ses possibilités, de son répertoire, de son public... et de ses « comédiens ». Un théâtre mentionné, brièvement, par divers contemporains, mais encore très mal connu à ce jour : on situe sa date d'ouverture en 1856, mais le mystère subsiste encore quant à celle de sa fermeture.

Par chance, la Bibliothèque de la Ville de Lyon a acquis, en 1996, avec l'aide du FRAB [note]Fonds Régional d'Aide aux Bibliothèques, organisme d'Etat., un important recueil regroupant plus de cent soixante affichettes annonçant les spectacles du camp, entre 1860 et 1870. Il y a là un premier aperçu sur ce singulier « théâtre aux Armées », dont il faudra bien, un jour, étudier l'histoire en détail.

On peut, d'ores et déjà, glaner ici et là quelques informations à son sujet.

A cheval sur la discipline

Si la révolution de Février 1848 a proclamé la République, le suffrage universel et si elle a lancé une active politique sociale, tout cela ne dura qu'un temps. Les assemblées successivement élues ont irrésistiblement glissé de gauche à droite, alors que le pays portait au pouvoir suprême de président de la République, le prince Louis Napoléon Bonaparte, neveu de l'ex empereur. Symbole d'un exécutif renforcé, soignant sa popularité, passant pour libéral tout en flattant le clergé et le monde des affaires, le prince président a fini par franchir le Rubicon lors du coup d'Etat du 2 décembre 1851, qui jeta en prison nombre de Républicains et établit le Second Empire, d'ailleurs largement accepté par un plébiscite alignant 7 471 431 oui contre 641 351 non.

"Le camp de Sathonay, août 1853", dessin par Paul Saint-Olive dans Recueil de vues sur Lyon, 1830-1869 (BM Lyon, Est 152769/1).

En réaction contre les divers mouvements récents - révolutions de 1830 et de février 1848, émeutes des étés 1832 et 1848, de 1849, sans parler des mouvements ouvriers lyonnais de 1831, 1834, 1849 - l'idée germa dans les têtes pensantes du pouvoir, de créer de grands camps militaires extra muros... mais à portée de canons de ces centres urbains populeux, toujours prompts à se soulever et à élever des barricades fermant des rues aussi étroites qu'enchevêtrées. Paris aura Satory [note]Dès septembre et octobre 1850, le prince président a assisté à plusieurs revues militaires dans le tout nouveau camp de Satory. Au moment même où l'armée lyonnaise ouvre le camp de Sathonay, la presse parisienne signale que le nouvel empereur a lui-même commandé, fin juin, au camp de Satory, de grandes manoeuvres ponctuées par une revue d'honneur de la 1ère division de l'armée de Paris (voir L'Illustration du 9 juillet 1853)., Lyon aura Sathonay. Le maître d'oeuvre de cet établissement hors les murs de Lyon la turbulente, est, tout naturellement, le commandant militaire de Lyon : le maréchal de Castellane.

Esprit Victor Elisabeth Boniface, comte de Castellane, est né à Paris en 1788, dans une famille de la vieille noblesse provençale qui fait remonter ses origines au XIIIe siècle. Engagé volontaire dès l'âge de 16 ans, il est lieutenant en 1808, colonel en 1815, et sert successivement, comme bien d'autres, Napoléon, les Bourbons et Louis-Philippe. Réputé pour sa sévérité, il est en poste à Rouen en 1848, et s'oppose résolument à la révolution de Février. La Seconde République le met à la retraite mais, sitôt nommé, le prince Président le rappelle - il a déjà 62 ans -- pour le placer, en 1850, à la tête des 5e et 6e divisions militaires, avec résidence à Lyon.

Portant beau, pratiquant avec ostentation le culte de l'uniforme (« Un officier en bourgeois, c'est comme un évêque en jaquette » aimait-il à dire [note]Voir Joseph Vingtrinier, La Légende de Castellane, Lyon, 1900, Paquet (BM Lyon 372 131).), affichant un souci pointilleux du règlement, traquant la barbe et le costume civil [note]On disait alors que les librettistes Meilhac et Halévy avaient songé à l'autoritaire Maréchal en campant, dans leur fameuse opérette La Grande Duchesse de Gerolstein, musique d'Offenbach, le grotesque général Boum, dont l'air d'entrée commence par la phrase célèbre : « A cheval sur la discipline... »., le fringant Maréchal est installé en l'hôtel de Varissan, tout près de la place Bellecour, lieu où il aime à voir défiler ses troupes dans une tenue impeccable, mais aussi s'exhiber en grand uniforme, avec toutes ses décorations, lorgnant avec insistance les jeunes et jolies Lyonnais, dont il est friand. Il se fit remarquer par son originalité et par ses aptitudes à suivre les femmes dans notre cité [...] On comptait combien de fois un soufflet de femme lui fit payer l'impertinence avec laquelle il dévisageait les promeneuses, place Bellecour note l'historien Maynard [note]Louis Maynard, Dictionnaire de lyonnaiseries..., Lyon, 1932, chez l'auteur..

Plus sérieusement et plus dramatiquement, Castellane réprime durement les tentatives de résistance qui naissent dans la ville, lors du coup d'état du 2 décembre 1851, s'attirant par là la reconnaissance de la bonne bourgeoisie lyonnaise. Le nouvel empereur l'élève au maréchalat peu après, ce qui fait entrer de droit le récipiendaire au Sénat.

"Entrée du Camps de Sathonay", dessin de Girrane dans Le Progrès illustré, n°223, 24 mars 1895, p.8

L'une des fonctions essentielles confiées à Castellane par le régime impérial, en liaison avec l'active politique menée par le nouveau préfet Vaïsse [note]Claude Marius Vaïsse (1799-1864), fut nommé dès 1853 préfet du Rhône faisant office de maire de Lyon, aux pouvoirs très étendus. Il lança dans le centre-ville une vaste opération d'urbanisme, visant à remplacer l'enchevêtrement des vieilles rues étroites par de larges artères rectilignes autant qu'aérées. Il répondait par là à des préoccupations d'hygiène, d'amélioration des communications urbaines, mais aussi de sécurité., est de surveiller tout particulièrement la population ouvrière de Lyon et des faubourgs de Vaise, la Guillotière et surtout la Croix-Rousse [note] Les trois faubourgs furent réunis à la ville de Lyon en mars 1852., repaire des turbulents canuts. Alors que l'établissement d'un vaste quartier militaire à la Part-Dieu, sur la rive gauche du Rhône, vise à sécuriser l'Est lyonnais [note]Les treize hectares et demi de terrain, achetés le 2 septembre 1841 par l'autorité militaire aux Hospices civils de Lyon, étaient au départ destinés à constituer un parc d'artillerie. Castellane le convertit en quartier militaire destiné à la cavalerie lourde, d'abord des cuirassiers, plus tard des dragons., la création d'un camp militaire à Sathonay, petit village situé sur le plateau de la Dombes, doit tenir en respect la presqu'île.

Vaste terrain municipal en friche, l'endroit offre une excellente position stratégique et permet d'envisager une sorte d'école de campagne, préparant les soldats à la rude vie des camps. Bien mieux que la traditionnelle vie de garnison, estime le Maréchal !

En 1853, Castellane signe avec le maire de Sathonay, Pierre Marignier, un bail de neuf ans pour un loyer de 10 000 francs l'an. Une fois les terrains aménagés par la troupe elle-même, des tentes sont élevées et soigneusement alignées, avant l'installation officielle du 1er juin 1853.

Le Maréchal, fort satisfait, note le soir même :

Les troupes vivront bien. Le camp est situé dans un lieu sain et agréable, l'eau est bonne et ne tarit jamais [note]Maréchal de Castellane, Journal, Paris, 1895, Plon..
Le lendemain il revient sur les lieux et se répand en nouveaux, même si le beau temps n'est plus de la partie [note]L'été 1853 fut l'un des moins pluvieux de l'époque, au point que, selon la presse, le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon, recommanda des prières aux fidèles de son diocèse, afin d'attirer la pluie. :
les travaux intérieurs du camp se continuent activement, la pluie est venue un moment les troubler, elle a endommagé les tentes et les cuisines. L'autel est presque achevé, la gaîté règne partout ; j'ai été moi-même frappé du bon vouloir des soldats. La messe a été célébrée à midi [...] par l'abbé Faivre [note]L'abbé Faivre, aumônier au camp, créa « L'oeuvre des petits filles du soldat », en vue d'aider les orphelines de militaires morts lors de la guerre de Crimée. L'institution, confiée aux soeurs de saint Charles, fut installée dans le château voisin offert par la famille de Virieu. Elle est devenue aujourd'hui une « maison d'enfants.». L'autel est situé sur le sommet de la colline, entre la tente du général Herbillon et la mienne. Les troupes étaient massées, faisant face à l'autel, en arrière des tentes : une colonne d'infanterie à droite, l'artillerie au milieu, une colonne d'infanterie à gauche. Le général Deshorties à la tête de sa brigade. Le spectacle était fort beau. Après la messe, les troupes ont défilé devant moi, leur tenue était belle et militaire [sic] ; j'ai visité le camp dans tous les sens, les tentes sont alignées. Malgré la pluie de ces jours derniers, le soldat et gai et content [sic].
»

Le 12 juillet, Castellane revient au camp pour une messe militaire à laquelle participent les musiciens du 42e de ligne. Inévitable revue et commentaire ad hoc : Le soldat se plait au camp, il y beaucoup de bonne volonté, l'état sanitaire est bon.

"Messe militaire au camp de Sathonay", héliogravure Fillon et Heusse imp. A.Maire, frontispice dans le Journal du Maréchal de Castellane : 1804-1862, publié par la Comtesse de Beaulaincourt et P.Le Brethon, Paris, E. Plon-Nourrit, 1896, t. 4 (BM Lyon, 376085/4)

Dès le 11 juillet, le Maréchal donne son premier dîner au camp et nage en pleine félicité : on a construit une espèce de salle couverte où j'avais trente personnes [...] Le temps a été fort beau ; ce dîner a été fort bien. Et de décliner la liste des invités : l'abbé Faivre, les officiers supérieur, les colonels... et, bien sûr, les épouses de ces Messieurs. Quelques jours plus tard, c'est au tour du ministre de la Guerre, le maréchal de Saint-Arnaud, de se mettre à table. Pas pour longtemps : une tempête survient, qui arrache les tentes, emplit les plats et, suprême disgrâce, trempe les uniformes. Visite flatteuse, en revanche, peu après, comme la presse l'annonce :

Son éminence le cardinal de Bonald ira au camp de Sathonay dimanche. MM. les ecclésiastiques qui s'y rendront seront en habit de choeur [note]Le Courrier de l'Ain, 28 juillet 1853 (BM Lyon, 5474)..
Très fier de sa réalisation, Castellane aimera y amener les hôtes illustres en visite à Lyon : le roi du Portugal en juin 1855, l'empereur Napoléon III lui-même, venu constater les dégâts des inondations à Lyon, en juin 1856, le roi de Bavière en mai 1857, l'Empereur et l'Impératrice en août 1860, des ambassadeurs de Siam...

L'envers de la médaille

Face à cette vision quasiment idyllique d'une sorte d'Eden chamarré et bien tenu, les militaires du rang offrent une vision beaucoup plus nuancée. C'est le moins que l'on puisse dire ! Dans ses Mémoires, Jean-Marie Déguignet, un robuste soldat d'origine bretonne, qui séjourna à Sathonay en 1854-1855, avant que de partir pour la guerre de Crimée, raconte :

Nous y arrivâmes quatre régiments presque ensemble, par un temps épouvantable. Du vent et de la neige. Là, nous étions logés dans des baraques élémentaires, à claires voies, dans lesquelles le vent et la neige pénétraient de tous côtés, et n'ayant pour lit que le lit de camp, une vieille paillasse avec de la poussière de paille dedans, puis un long sac de toile dans lequel on se fourrait comme l'escargot dans sa coquille [sic] ; pour se chauffer, on se serrait les uns contre les autres [...] Il fallait travailler tous les jours comme de véritables terrassiers, soit dans le camp, soit sur les routes que l'on ouvrait pour relier le camp à la ville. Pas un moment de repos. Un jour on allait aux travaux, un autre aux manoeuvres ou aux longues marches avec tous les bagages de guerre sur le dos. Et tous les dimanches, il fallait aller à la messe, toujours sac au dos bien entendu, en suivant Castellane.

"Le Tombeau de Castellane", dessin de Girrane dans Le Progrès illustré, n° 223, 24 mars 1895, p. 8

Dans le rang, les avis sur ce dernier, manquent pour le moins de nuances : le vieux fou [...], le vieux coquin, qui avait toutes les ruses, les coquineries et les folies, allait jusqu'à se mettre un chapeau civil et une grande blouse, perdant son habit de maréchal qu'il ne quittait jamais, ni jour, ni nuit, et allait ainsi, avec une fausse barbe et une perruque dans les cafés des officiers, où il payait à boire à tire-larigot ; en même [temps] il débinait ce coquin de bossu, cette vieille canaille et naturellement, les officiers tombaient dans le panneau ou dans le piège. Alors la vieille canaille relevait sa grande blouse et prenait sa voix naturelle... [note]Jean-Marie Déguignet, Mémoires d'un paysan Bas-Breton, Ergué-Gabéric, 1998, An Here. On imagine la suite !

En 1858, le camp occupe une superficie de 32 hectares. Il est bientôt relié au Rhône et à la Saône par deux montées creusées et aménagées par la troupe. Un vaste stand de tir est réalisé, les tentes sont peu à peu complétées par des baraques en planches, en briques puis en pisé, plus tard couvertes de feuilles de zinc. Une salle de bal, un théâtre sont ouverts... Bref, le camp déborde d'activités, formant certaines des unités qui participent à la campagne d'Italie en 1859 et à la désastreuse guerre du Mexique en 1861, multipliant exercices et manoeuvres... le tout sous l'oeil aussi attentif qu'inquisiteur du Maréchal : lui-même monte fréquemment au camp [...] visite, inspecte, interroge, fait manoeuvrer, goûte la soupe aux quarante cuisines du camp et donne cinq francs à chacune, note l'historien Martin Basse [note]Martin Basse, « Le Camp de Sathonay va fêter le centenaire de sa fondation », dans L'Echo-Liberté du 11 mars 1953, BM Lyon 6672)..

Tombeau du Maréchal Esprit-Victor-Boniface de Castellane (1788-1862), après sa reconstruction en 1864 par les soldats du camp de Sathonay au frais de la Ville de Lyon. (Castellane, concepteur ; Guillaume Bonnet et Champlon sculpteurs; 1864), photographie par Jules Sylvestre, ca. 1910 (BM Lyon, Fonds sylvestre, S 1287)

En 1862, à la mort de Castellane, qui disparaît le 16 septembre, âgé de 74 ans, son corps est, selon sa volonté, inhumé dans un petit oratoire élevé par ses soins, au bord de la montée qui conduit du val de Saône au Camp, montée qui portera désormais son nom. Un second oratoire, plus vaste, sera ensuite élevé par la municipalité.

Son successeur, le maréchal Camrobert, s'attache à poursuivre sa tache : il fait installer un système hydraulique pour fournir en eau soldats et chevaux, mais aussi la population de Sathonay, petit village tout à coup fort dynamisé par l'installation du camp, son trafic, ses besoins, ses achats. On ouvre un bureau de poste en 1863. La même année, une ligne de chemin de fer surnommée « la galoche [note]Encore que les spectacles étaient payants ! », relie Sathonay à Lyon, via la Croix-Rousse, avec pas moins de quinze convois dans la journée, entre 6h35 du matin et 9h15 du soir. Quant au théâtre, il reçoit le 15 février 1865 deux poêles, « qui chaufferont la salle aussi bien que possible ». Après 1884, les baraques d'origine sont peu a peu remplacées par de nouveaux bâtiments avec des lits véritables et... des lavabos.

Spectacle du 12 octobre 1864 (BM Lyon, 31733, folio 50)

En 1870, les hommes de la garde mobile du Rhône, en route pour Belfort, sont instruits à Sathonay. Après une période d'intenses mouvements de troupes, le camp reprend son activité habituelle, marquée en 1895, par la visite du président de la République Félix Faure, accompagné des ministres de la Guerre et de la Marine, et venu remettre leurs drapeaux aux unités en partance pour Madagascar. Tout autour du camp s'est créée une sorte de petite ville abritant, en particulier, les familles de militaires, ce qui conduit, en avril 1908, à la division de la commune en deux entités administratives : Sathonay Village et Sathonay Camp. Un camp qui devient centre d'instruction et de ravitaillement en 1914, voit défiler nombre de régiments, est occupé par l'armée allemande en 1942, reprend ses activités après la guerre, pour définitivement fermer ses portes en 1997.

Spectacle du 29 octobre 1864 (BM Lyon, 31733, folio 55)

Imprimeur et collectionneur

Dès le début, nous l'avons vu, boutiques et estaminets s'installent aux abords du camp. Le théâtre est probablement ouvert en 1856, peut-être à l'instigation du pittoresque abbé Faivre lui-même. Sa première vocation le poussait vers le théâtre. Il avait trouvé le moyen de la satisfaire en créant au camp de Sathonay, près de sa modeste chapelle, une salle de spectacles où l'on donnait de petites pièces pour récréer les soldats sans argent et pour retenir au camp le plus grand nombre possible de ceux qui pouvaient aller chercher au dehors, dans les cabarets du camp, des plaisirs moins sains, note Martin Basse [note]Martin Basse, « Virginie Déjazet à Lyon », dans les Albums du crocodile, novembre-décembre 1960 (BM Lyon A 490 400).. Une chose est sure : entré en relation avec la fameuse comédienne Virginie Déjazet [note]Virginie Déjazet (1798-1875), illustre comédienne pleine de verve, qui excella dans les rôles de séductrices (La Dame aux camélias d'Alexandre Dumas fils), mais surtout de soubrettes et de travestis masculins, était la fille d'un comédien, Jean Déjazet, né à Villefranche-sur-Saône. A 19 ans seulement, elle fut engagée en troupe au théâtre des Célestins, où elle resta trois ans, joua en 1835 sur le théâtre provisoire du Gymnase des Jacobins, revint de nombreuses fois se produire à Lyon, jusqu'à un âge avancé, ce qui lui fut reproché et suscita des brocards. Malgré son acte de naissance, qui a devancé le siècle, elle reste toujours jeune et frétillante et elle est toujours applaudie et fêtée écrivait néanmoins, lors des représentations du printemps 1858, le critique dramatique du Courrier de Lyon... peut-être galant homme., l'actif ecclésiastique, profitant d'un séjour lyonnais de celle-ci en 1866, au cours duquel elle se produit sur la scène du théâtre des Célestins (elle a 68 ans !), réussit à la convaincre de venir jouer en personne sur le petit théâtre du camp. « L'auditoire dut être aussi nombreux qu'enthousiaste », note Basse. Spectacle du 24 avril 1869 (BM Lyon, 31733, folio 124 bis)

Sans doute fermé pendant la guerre de 1870, le théâtre semble avoir fonctionné au moins jusqu'en 1882. Déjà, la presse signale pour le dimanche 3 juin 1877, l'organisation au Camp d'une « grande course de vélocipèdes » [sic], au profit de l'oeuvre des petites filles de soldats, avec, après les courses, fête vénitienne et représentation de gala au théâtre. Puis, en 1882, le baron Raverat, dont le guide, De Lyon à Trévoux [note]Voir Achille Raverat, De Lyon à Trévoux par la Croix-Rousse et Sathonay : guide historique et pittoresque, Lyon, 1882, Meton., fera longtemps figure de classique en la matière, signale au lecteur que dans le camp, des militaires, véritables artistes dramatiques, ont monté un théâtre où l'on joue des vaudevilles et où l'on chante des chansonnettes comiques. En revanche, la question reste entière quant à la date de fermeture.

Spectacle du 8 février 1865 (BM Lyon, 31733, folio 84)

L'album acquis par la Bibliothèque porte sur la première page de garde, la mention manuscrite suivante, hélas anonyme :

Après le décès du premier possesseur de cet album, le sieur Giraud, imprimeur grande rue Mercière, cette collection de programmes passe en vente publique le 7 avril 1909. Depuis lors, j'ignore en quelles mains elle s'est successivement trouvée. Je l'ai acquise le 8 août 1943, au marché de la place Rivière. C'est un document curieux et doublement intéressant sur l'époque du Second Empire, car il constitue aussi un souvenir d'une particularité de la vie lyonnaise de 1860 à la veille de la guerre de 1870. Le premier possesseur de cet album, celui qui l'a formé, n'est autre que celui qui imprima les programmes qui le composent.

Spectacle du 12 avril 1865 (BM Lyon, 31733, folio 102)

Tous les programmes, sauf le tout premier du recueil, en date du 23 octobre 1860, et provenant de l'imprimeur lithographe Nigon, sortent en effet des presses de l'imprimerie lithographique Veuve Giraud, sise au 68 de la rue Mercière, dont le premier possesseur est très certainement un parent.

Une étude succincte du corpus présent, montre à la fois des constantes et des évolutions, entre 1860 et 1870.

Au niveau des premières, figurent les dimensions des affichettes, presque toujours verticales, massicotées aux alentours de 31 cm de hauteur sur 23 cm de largeur. Elles sont imprimées en noir, sur un papier de couleur, léger, point trop raffiné, très souvent rose ou jaune, plus rarement vert ou abricot, dont les couleurs sont un peu passées. L'ensemble se présente toutefois en très bon état. L'illustration, qui change d'une affichettes à l'autre, est un dessin aux traits volontiers naïfs, parfois maladroits, dont la maquette était visiblement dessinée dans le camp lui-même, d'artisanale façon. Elle explore un ensemble de critères communs : personnages des divers et nombreux rôles, fringants militaires - bien sûr ! - dames en crinoline ou accortes servantes, saynètes pittoresques, trophées à la partie supérieure, décoration déclinant le répertoire habituel : blasons, lauriers, guirlandes, banderoles, Amours joufflus et dodus...

Annonce de la saison, mars à juin 1869 (BM Lyon, 31733, folio 122)

Quelques pièces échappent à cette règle. Ainsi celle du 29 octobre 1864, où un inquiétant Pierrot masqué, en partie dissimulé dans une hutte et armé d'un gourdin, observe un soldat qui dort, étendu sur le devant. Ainsi celle du 26 novembre suivant, où un naufragé famélique agite un linge, sur son radeau... Certaines affiches représentent le théâtre du Camp lui-même, au cours d'une représentation. Ainsi celles du 12 avril et du 10 mai 1865.

Constantes graphiques, temporelles et pratiques : chaque affiche signale la date, le nom de la division qui monte le spectacle et celui de son chef - il semble que les diverses divisions militaires du camp remplissaient à tour de rôle cette fonction et fournissaient les acteurs - le rang du spectacle dans la série assurée par la division, le titre et la nature des pièces inscrites au programme, généralement avec le nom de l'auteur ou des auteurs, l'ordre du spectacle, la distribution. Figurent aussi généralement le prix des places, dégressif selon le grade. Par exemple : 50 centimes pour les officiers supérieurs et officiers, aux meilleures places ; 40 centimes pour les adjudants, 50 centimes pour les civils, 35 centimes pour les sergents et 20 centimes pour les caporaux, 10 centimes seulement pour les soldats... mais aux troisièmes places.

Spectacle du 16 octobre 1864 (BM Lyon, 31733, folio 60)

Parfois le programme instrumental que l'orchestre jouera pendant l'entracte est détaillé. Car la programmation comprend, dès 1860, des petites comédies en un acte et cinq ou six personnes, mais aussi des vaudevilles [note]Comédie légère, aux nombreux rebondissements, généralement entrecoupée de couplets et ensembles chantés., ce qui indique la présence d'un (petit) ensemble instrumental. Trois à six de ces piécettes constituent habituellement le programme, avec, en intermède, des chansons à une ou deux voix, telles que Le Vieux Buveur et Le Mirliton (soirée du 13 août 1861), L'Infusion des omnibus [sic] et Le Fantassin malade (soirée du 4 janvier 1865)... Comédies et vaudevilles sont parfois d'auteurs connus alimentant régulièrement les théâtres parisiens comme, Scribe, Labiche, Clairville, Désaugiers, Paul de Kock, Meilhac et Halévy... [note]Eugène Scribe (1791-1861) fut l'auteur prolifique de trois cent cinquante pièces, tant tragédies que comédies bourgeoises, vaudevilles, livrets d'opéra et d'opéra comique, qui connut un immense succès entre 1830 et 1850. Eugène Labiche (1813-1888) fut le grand spécialiste du vaudeville, où il raillait avec vivacité les travers de la petite bourgeoisie du Second Empire et de la IIIe République commençante. Fils de comédiens lyonnais, Louis Clairville (1811-1879) illustra lui aussi la comédie et le vaudeville, ainsi que le livret d'opérette comme avec la fameuse Fille de Madame Angot de Lecocq. Antoine Desaugiers (1772-1827) fut à la fois vaudevilliste et chansonnier. Paul de Kock (1793-1871), commença comme commis de banque avant de devenir un auteur à succès par ses romans populaires et ses pièces de théâtre. Henri Meilhac (1831-1897) et Ludovic Halévy (1834-1908) écrivirent, très souvent ensemble, nombre de comédies, vaudevilles et livrets d'opérette telles que La Belle Hélène et La Grande Duchesse de Gérolstein d'Offenbach.

Ces dames à la scène ?

Spectacle du 14 janvier 1865 (BM Lyon, 31733, folio 76).

L'évolution se situe d'abord au niveau des prix des places, et à celui du répertoire, qui tend vers un genre plus élaboré : l'opérette, toujours en un acte. Un genre où figurent les noms fameux de Charles Lecocq (Myosotis, le 5 juin 1869) et surtout Jacques Offenbach, avec des pochades comme Tromb-Al-ca-zar, Les Deux Aveugles, La Rose de Saint-Four, pièces plusieurs fois reprises, d'une année sur l'autre. L'orchestre prend de l'importance - une affichette parle de vingt-six musiciens -- et joue volontiers, lors de l'entracte, des sortes de petits concerts promenades, illustrant des noms fameux de l'opéra et de l'opéra comique. Telles l'ouverture du Cheval de Bronze d'Auber, une Fantaisie sur des thèmes des « Huguenots » de Meyerbeer et la valse Le Rossignol, données le soir du 12 octobre 1864 ; tels l'ouverture du Pré aux clercs de Hérold, le « Miserere » extrait du Trouvère de Verdi, la valse Antonia et la mazurka Maria, exécutés le soir du 18 janvier 1864.

Sur la décennie considérée, le nom des interprètes, militaires amateurs, généralement des officiers du camp, montre des présences répétées, masculines mais aussi, plus singulièrement... féminines. Ainsi, dès la deuxième affiche de la série, il est précisé que la représentation du mardi 23 juillet 1861 donnée par les amateurs de la 1ère division de Wimpffen, [le sera] avec le concours de Mlles Julie et Laure. Il est même précisé que, dans le vaudeville en un acte La Femme aux oeufs d'or, « Mlle Julie remplira quatre rôles différents ». Le 28 septembre suivant, on voit apparaître les noms de Mmes [sic] Antonia et Zélia, lesquelles jouent, dans Mam'zelle Rose, dans J'invite le colonel et dans... Les Turlutaines de Mlle Françoise [sic]. Le 25 février 1865, une Mlle Jeanne chante dans Tromb-al-ca-zar et dans Le rose de Saint-Flour, d'Offenbach. Eclectique dans ses prestations, cette Demoiselle danse aussi à l'occasion.

Spectacle du 10 mai 1865 (BM Lyon, 31733, folio 111)

Par la suite, les mêmes noms réapparaissent, mais aussi ceux d'une certaine Mlle Emilie. Au printemps 1869, on note encore la présence de l'indestructible Mlle Julie...

Cette présence pose un problème de détails : la tradition explique que, si les femmes pouvaient assister aux représentations, seuls des hommes montaient sur la scène du théâtre de Sathonay, jouant également les rôles féminins en travesti. A preuve, l'article paru dans le Monde illustré :

La soirée du même jour [le dimanche] est consacrée aux ébats chorégraphiques [sic] et dramatiques, car le camp de Sathonay à le bonheur de posséder un théâtre et une salle de bal. Les femmes n'ont pas le privilège de monter sur les planches du théâtre, mais la gaîté n'y perd rien, et l'impresario n'en monte pas moins les vaudevilles les plus désopilants du Palais-Royal et des Variétés. De jeunes conscrits tiennent les emplois d'ingénues et d'amoureuses, et l'on a vu des sapeurs se distinguer dans des rôles de duègnes.
[note]Numéro du 17 mars 1866

En somme, la question subsiste...

Simple pièce apportée au dossier par le document étudié : sur la première affiche du fonds, celle concernant la soirée du 23 octobre 1860, il semble bien que la distribution ait été... entièrement masculine. Ainsi, dans Le tueur de lions, M. Hermann joue le rôle d'Herminie et M. Allemand, celui d'Emma. Alors que dans Le Tigre du Bengale, le premier est Amélie, et le second Clapotte.

Ce qui laisse tout de même perplexe !

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