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Lyon et son rôle social

SUITE ET FIN

Et le mouvement s'accroît d'une façon régulière. Sans cesse des industries nouvelles se créent, puisant sans peine dans les milliers de bras venus de tous les points de la vaste région que le Rhône, la Saône, la Loire supérieure et leurs affluents parcourent. En même temps, la nécessité de trouver la force motrice en abondance et à bas prix, conduit les fabricants lyonnais à installer des ateliers dans les gorges jadis les plus sauvages des montagnes. Peu à peu, les torrents sont captés, disciplinés, assujettis pour le compte de maisons lyonnaises, et il se fait ainsi, entre les départements voisins et la grande cité, par les émigrants qui n'oublient point leur origine, par la communauté d'intérêts, un mouvement incessant d'idées. Là où la force motrice manque, où le ciel est trop chaud pour assurer la pérennité des torrents et des rivières, croît l'arbre fortuné auquel Lyon a dû sa fortune. Le mûrier couvre les plaines de la Drôme et du Comtat, les vallées ensoleillées de l'Ardèche et du Gard, et permet d'élever les versa soie dont les cocons seront transformés pour l'industrie lyonnaise.

En réalité, Lyon dépasse de beaucoup le site du confluent du Rhône et de la Saône ; il descend sur le grand fleuve jusqu'au défilé de Donzère, s'étend dans les Cévennes jusqu'à Alais, comprend une moitié du Jura et a pour faubourg Saint-Etienne et sa banlieue de villes travailleuses. Ce rôle nouveau de Lyon explique la transformation profonde des moeurs locales. Les grands mouvements populaires d'autrefois, quand il n'y avait qu'une industrie de luxe subissant le contre-coup de toutes les aventures de la fortune publique, sont devenus presque impossibles. Dans ce milieu d'ouvriers, d'employés de petits commerçants accourus de tous les pays voisins, les fortes qualités des montagnards des Alpes et des Cévennes se sont maintenues. Leur robuste bon sens ne s'est pas laissé prendre au mirage décevant du socialisme, et l'épidémie n'a point fait dans ce milieu populaire les progrès qu'on aurait pu supposer. A la Chambre, au conseil général, au conseil municipal, les idées moyennes ont conservé la prééminence. Rien ne fait penser qu'il en soit autrement de longtemps encore.

Il ne faudrait pas cependant faire honneur de cette sagesse aux seuls nouveaux venus dans l'agglomération lyonnaise. Si l'état moral de ce demi-million d'hommes se raffermit, l'esprit lyonnais d'autrefois y est pour une forte part.

Les aïeux par leur charité, par leur amour de leur ville, par ce que nous appellerions aujourd'hui leur philanthropie, ont préparé et assuré le bien-être matériel et moral des générations futures. Dans aucune cité au monde la charité privée n'a fait de telles merveilles. Les dons et legs aux hôpitaux et aux établissements de bienfaisance ont été et sont encore si considérables, que le budget de la ville, fait unique sans doute, n'a pas à fournir un centime pour les établissements charitables. Les sept maisons réunies sous le nom d'hospices de Lyon : Hôtel- Dieu, Charité, Antiquaille, vieillards de la Guillotière, le Perron, hôpital de la Croix-Rousse et asile Sainte-Eugénie, disposent de près de trois millions et demi de revenus annuels. Et ce n'est là qu'une part, la plus forte il est vrai, des ressources de la charité à Lyon. A côté de cette organisation séculaire des hospices, il y a des centaines d'institutions de bienfaisance dont la seule énumération remplit six grandes pages du rapport fait à l'Exposition de 1889 par la section lyonnaise d'économie sociale et d'assistance.

La misère et la souffrance sont donc combattues dans une mesure qu'on n'atteint nulle part ailleurs; les Lyonnais d'origine ne sont pas seuls à en bénéficier, les ressources de la charité sont presque inépuisables à Lyon ; aussi les excitations à la haine y trouvent-elles moins d'écho qu'en d'autres contrées.

Mais là ne s'est pas bornée la philanthropie des vieux Lyonnais. Par vieux Lyonnais, j'entends les descendants des familles qui ont fait le renom de leur ville et établi sur des bases inébranlables les ressources de la bienfaisance, et non les nouveaux venus dans le commerce lyonnais, qui, ayant trouvé un terrain préparé, ont fait des fortunes étrangères à ces traditions généreuses ; ceux-là, on les appelle des «soyeux ». Les vieux Lyonnais, ceux qui procèdent des fondateurs de tant d'oeuvres charitables, ont porté aussi leur attention sur la charité intellectuelle en créant des écoles et des cours populaires où s'est préparée la génération qui a si facilement pu profiter des conditions nouvelles de l'industrie. Le major Martin, en consacrant sa fortune gagnée dans l'Inde à créer la première école d'enseignement professionnel, a montré la voie. L'école de la Martinière a formé pour le commerce un nombre énorme de contremaîtres et de comptables, dont beaucoup sont devenus à leur tour chefs de puissantes maisons. Mais la Martinière s'adresse aux enfants; la Société d'enseignement professionnel, a étendu aux adultes les facilités d'apprendre. Cette société a organisée elle seule Irfl cours publics par année, dont 100 sont des cours vraiment professionnels pour les ouvriers des divers métiers. Des milliers d'auditeurs les suivent; ils sont en rapport avec les généreux citoyens qui entretiennent et protègent l'oeuvre ; il y a donc entre ces ouvriers, ces employés et la bourgeoisie, un lion puissant empêchant bien des malentendus. Si la bourgeoisie roubaisienne avait imité la bourgeoisie lyonnaise, le socialisme n'aurait pas trouvé dans le Nord le terrain où il s'est épanoui si promptement.

On ne s'en est pas tenu là. A côté de cette sorte d'enseignement professionnel primaire, des écoles plus hautes s'ouvrent aux jeunes intelligences et assurent le recrutement du personnel appelé à diriger un jour le commerce de Lyon, les usines de la région, les succursales créées dans tous les pays du monde, en Italie comme au Japon, en Amérique comme en Chine. L'esprit d'initiative des Lyonnais s'est développé d'une façon merveilleuse. En Algérie, en Tunisie surtout, ils ont apporté leurs capitaux et entrepris la colonisation sur une grande échelle. Au Tonkin, des Lyonnais encore, en dépit d'obstacles sans nombre, ont entrepris la mise en valeur du pays. L'influence de la grande cité commerciale ne cesse donc de s'étendre. Mais Lyon ne s'est pas tenu à cette forme pratique de l'enseignement. Si elle façonne dans ses cours du soir, dans ses grandes écoles de commerce et d'industrie, des hommes qui sont appelés à accroître encore son domaine déjà si vaste, elle a su doter non moins généreusement les établissements universitaires qui font sa gloire. Les facultés ont une réputation qui dépasse les limites de la province et accroît encore sa force d'attraction.

L'Exposition de Lyon, en dépit des orages qu'elle a traversés et de l'horrible drame dont elle fut la cause indirecte lorsque Carnot tomba sous le couteau d'un fanatique, a contribué un peu à mettre ce caractère de la cité lyonnaise en lumière. Ce fut une révélation pour la France. On connaissait bien l'existence de l'opulente cité, mais on ne s'y arrêtait pas. On passait dans ses gares pour aller à Paris Pété, pour se rendre à Nice l'hiver. Au matin, sous la brume montant des fleuves, en sortant d'un long tunnel, on voyait de larges voies solitaires, où s'éteignaient les becs de gaz clignotants; plein du souvenir d'anciennes lectures, on songeait aux rues étroites, empuanties par un brouillard nauséabond, et l'on ne songeait pas à descendre. Si le hasard ou la curiosité poussait à un arrêt, on n'allait pas au delà des quais, on ne gagnait môme pas l'Hôtel de Ville, on ne pouvait se rendre compte ni de la fièvre du quartier des affaires, ni des majestueux aspects des larges avenues des Brotteaux et des longues lignes des quais aux panoramas changeants. Et l'on revenait en confirmant la légende qui faisait de Lyon une ville morte et sans caractère, L'Exposition, par son site aux confins de lu cité, dans ce merveilleux parc de la Tête-d'Or, où l'on parvient après une longue course par les grandes avenues les larges ponts monumentaux et les rues modernes, a détruit la légende. J'en ai recueilli l'aveu dans les journaux de Marseille et do Bordeaux, deux villes' rivales qui attirent davantage la foule par leur gaieté méridionale. Les Bordelais déclaraient que ce n'était guère la peine d'aller à Lyon si on avait vu Paris, l'aspect, sauf la foule, bien moins grande, étant celui de la capitale. A Marseille, le Petit Marseillais « osait » imprimer ceci :

« Je reviens de Lyon émerveillé, non pas tant de l'Exposition que de la ville môme. Il faut en convenir, le chef-lieu du Rhône a un aspect particulier de grandeur, d'opulence, presque de majesté. Ses vastes quais, plus beaux que ceux de Paris, ses larges ponts, ses immenses places, ses rues rectilignes, ses grandioses édifices, ses gares monumentales, ses maisons de belle apparence, ses halles confortables et bien pourvues, l'abondance dés promenades, des squares, des espaces égayés par des arbustes ou des plantes vertes, de nombreuses fontaines d'un beau caractère, la propreté des rues et des trottoirs, la fréquence des moyens de locomotion : omnibus, tramways à cheval, à vapeur, à traction électrique, soit par fil, soit par accumulateur, chemin do fer à ficelle, bateaux-mouches sur la Saône, voitures de place et de maître, et par contre, l'absence presque complète de ces charrettes qui, à Marseille, constituent le principal appoint de notre (f mouvement », tels sont, à ce que je crois, les éléments qui contribuent à donner à Lyon cette physionomie imposante. »

Telle est l'impression produite par Lyon sur un de ces Marseillais nourris dans l'idée que leur ville est supérieure à toutes les autres. Elle a été partagée par tous ceux qui ont pu se dégager des idées toutes faites. Les officiers russes, qui s'arrêtèrent à Lyon à leur retour de Paris, furent surpris de la grandeur et de la noble ordonnance de cette cité dont le nom leur était certes moins familier que celui de nos grands ports. L'un d'eux, à son arrivée à Toulon alors que j'essayais de connaître les sensations qu'il avait éprouvées en traversant la France, vint à me parler de la grande cité industrielle, il s'extasia sur la majestueuse allure des quartiers rapidement traversés. Il la compara à Moscou, non pour l'aspect si différent des deui villes, mais pour le rôle qu'il lui attribuait dam la vie nationale de la France.

A coup sûr, ce rôle n'est pas celui que supposait l'officier russe. La province française n' pas encore retrouvé son autonomie intellectuelle d'autrefois, mais il se fait un mouvement contre les tendances trop centralisatrices qui prévalent depuis près d'un siècle à mesure que Paris se montre plus mobile d'esprit, plus prompt à se créer de nouvelles idoles pour les détruire le lendemain, les autres parties de la France cessent de le suivre. On ne l'a pas assez remarqué, Lyon et la vaste région où se fait sentir son action commerciale sont restés à l'abri des soubressauts politiques dont Paris et d'autres régions ont donné le lamentable spectacle. Le boulangisme n'a pas eu prise sur ces populations, et les idées révolutionnaires sont loin d'y progresser. Tout en conservant jalousement leur vie propre, tout en écartant l'immixtion de leurs voisins dans leur existence politique, en ne prenant que dans leur sein leurs représentants les départements de la région lyonnaise suivent fidèlement l'exemple donné par la grande ville. Il y a là une citadelle difficile à entamer; elle a été aux heures troubles le refuge des idées de liberté. De Lyon est parti le mot d'ordre de résistance : une presse puissante, dirigée par des hommes de talent et de coeur, l'a porté dans toute cette vaste contrée. Le journalisme lyonnais est, après celui de Paris, le plus important par le nombre des exemplaires répandus chaque jour. Par centaines de mille s'en vont, toutes les nuits, les feuilles qui, en dépit de la concurrence commerciale ou de divergence de vues politiques, portent le rayonnement de la grande cité. Des plaines de Bourgogne au pays d'Avignon, des monts d'Auvergne aux vallées reculées des Alpes, l'influence morale de Lyon se répand donc sans cesse, achevant l'oeuvre commencée par la communauté des intérêts matériels. D'ailleurs, cela n'est pas particulier à Lyon, la presse populaire s'est prodigieusement développée dans quelques grand, centres, le succès n'est pas allé aux plus violents, mais aux plus sages. G'est pourquoi les emballements bruyants de Paris trouvent si peu d'écho aujourd'hui, partout où les grandes villes de travail ont su unir étroitement leurs intérêts à ceux des campagnes qui les avoisinent.

Ardouin-Dumazet

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