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    Comment s'habillent les femmes

    Le rédacteur d'un journal de hight-life prend sa bonne plume de Tolède et écrit: Hier, à son entrée du bal du prince des Astérisques, Madame la Vicomtesse de Trois-Etoiles a été saluée par un MURMURE D'ADMIRATION.

    Comme voilà une phrase qui, quand elle la lit, fait palpiter d'un bien juste orgueil le coeur de la vicomtesse des Trois-Etoiles ! Et les «Trois-Etoiles» on peut les mettre à la place du nom de chacune de ces lanceuses de toilettes, de ces victimes intéressantes de la haute mode pour lesquelles l'univers entier se rencontre en doux uniques noms : Crapout et Pommadiu, -- le tailleur et le coiffeur que la mode du moment a mis sur le tremplin.

    D'autant plus qu'elles ne volent pas le murmure qui leur est octroyé.

    Elles le gagnent bien, allez! Laissons de côté la question financière, c'est-à-dire les quinze ou vingt mille francs à peine que coûte cette toilette et qui regardent le mari.

    En dehors de ce mince détail qui ne les préoccupe nullement, que doe souffrances, d'ennuis, de peines et de tracas les pauvres femmes doivent endurer pour arriver a cet instant de triomphe que sanctionnera le murmure d'admiration.

    Dès le matin tout est en l'air; les armoires sont bouleversées : dentelles, diamants, rubans sont éparpillés sur tous les meubles, pour la toilette qui n'aura lieu que dans douze ou treize heures. Madame est impatiente, nerveuse, grincheuse.

    Elle attend!

    Qui attend-elle? me direz-vous, car il n'est que dix heures du matin.

    Parbleu ! elle attend Pommadin, le fameux Pommadin, le roi des coiffeurs, le Léonard du dix-neuvième siècle.

    Pommadin qui ne coiffe que des têtes en vogue.

    Pommadin chez lequel on s'est fait inscrire huit jours à l'avance.

    Pommadin qui, en une demi-heure, sait faire des cheveux de sa cliente un chef-d'oeuvre capillaire.

    Aussi trente noms des plus illustres du high-life féminin sont-ils inscrits pour aujourd'hui ; mais à une demi-heure par chacune de ces têtes charmantes, c'est quinze heures qu'il faut à l'intrépide grand homme pour arriver au bout de sa tâche.

    On intrigue près de lui, et contrairement à toutes ces occasions où l'ambition consiste à arriver la première on supplie l'artiste pour arriver la dernière, c'est-à-dire pour être fraîchement coiffée, là, tout à l'heure, au moment d'entrer dans le bal, presque dans l'antichambre.

    Mais encore faut-il qu'il commence par la première des trente têtes élues parmi la centaine.

    Cette première passera à 10 heures du matin, et elle doit encore s'estimer bien heureuse car son bonheur est envié par celles qui vont être coiffées par tout autre que le fameux Pommadin!!!

    Donc, il est dix heures, et madame s'impatiente ! dix heures deux minutes ! ! il n'est pas là !

    Pommadin manquerait-il-de parole?

    Se serait-il laissé corrompre à prix d'or par une rivale qui a accaparé la fameuse demi-heure??

    Horrible supposition, moment plein d'angoisse !! -- Mon Dieu rappelez à vous mon mari, mais envoyez-moi Pommadin !!!

    Enfin la soubrette accourt : C'est lui !

    A ce moment on quitterait son père au lit de mort, on ne ramasserait même pas la croix de sa mère, on sacrifierait tout pour ne pas faire attendre l'illustre praticien ; car l'autocrate n'attend pas; une tête perdue pour son fer, vingt autres se précipiteraient sous son peigne, heureuses encore de le payer à un louis par cheveu.

    La plus fière devient humble devant le grand homme qui dicte ses ordres et impose ses volontés. Il décide dos rubans, des fleurs, des diamants. On se tait, on obéit, car, à la moindre insurrection, le maestro capillaire arrêterait son pyramidal coup de peigne et filerait.

    Enfin, madame est coiffée... coiffée par le fameuxPommadin.

    Il est onze heures du matin, et le bal est à minuit. Pendant treize heures, elle va rester raide, immobile, de peur de déranger le remarquable édifice.

    Au dîner, elle ne mangera pas, ce serait vouloir étouffer dans le corset qui doit dessiner sa fine taille. Les heures s'écoulent lentement dans le double tourment de l'immobilité et de la faim.

    Vient enfin le moment de s'habiller.

    Alors les nerfs recommencent leur jeu et l'impatience se réveille. Si le couturier Crapout allait manquer de parole! Car Crapout, -- qui complète la paire d'Illustrations utiles à la gloire de ces dames, -- a bien voulu se charger du costume. Ce monarque de la toilette doit envoyer un de ses ministres à la dernière heure... dans une voiture qu'on lui a expédiée.

    De dix minutes en dix minutes les courriers se succèdent, apportant des nouvelles... On finit la jupe... On achève le corsage... On retouche la ceinture...

    NOTA. -- Pour une dame du monde élégant, toute robe arrivée de chez le fournisseur deux heures avant d'être mise n'est déjà plus une robe neuve.

    Bientôt minuit et pas de robe !

    Enfin elle arrive !

    La porte cochère et toutes les autres portes sont ouvertes béantes pour que l'étoffe bien gonflée puisse entrer sans être fripée.

    Alors on passe la robe.

    Ah ! mon Dieu ! prenez bien garde à la coiffure !

    Toute la maison entoure la toilette endossée ; l'essayeuse, les deux femmes de chambre, au besoin la cuisinière, voire la concierge, tout le personnel féminin est mis en réquisition.

    L'une à genoux découd et recoud la jupe.

    L'autre serre la ceinture trop large.

    Celle-ci débride les épaules.

    On ajoule un noeud, un ferret, une touffe, un ruban. On bouffe l'étoffe, et ci... et çà... mille ordres, mille soins, et, en fin de compte, madame n'est pas satisfaite.

    La voici donc habillée !

    On pense alors au mari, qui a tout regardé en silence, car un vieux fonds de prudence lui enseigne que ce n'est pas le vrai moment de demander à sa femme le compte de ses tabliers de cuisine.

    On monte on voiture.

    Ah ! si monsieur était le moins du monde galant, il se placerait près du cocher, car dans l'étroit réduit de la voiture, si peu qu'il tienne de place, il va chiffonner la robe.

    Mais monsieur est déjà marié depuis cinq mois et il use de son droit d'être peu empressé ; il s'installe dans un coin, et s'efface autant que possible.

    Madame, au lieu de s'asseoir, appuie ses genoux sur la banquette de devant, et le corps courbé en avant et le postérieur en l'air, elle reste immobile durant le trajet. Précaution insuffisante pour n'être pas froissée.

    Hélas ! que n'a-t-elle la fortune qui permet à la comtesse de X... d'avoir une voilure spéciale pour aller au bal, haute de plafond et sans banquette, dans laquelle, en se maintenant à deux fortes poignées, on se tient debout.

    On arrive.

    Dans l'escalier, monsieur fait bouffer une dernière fois la robe.

    Dans l'antichambre, elle interroge la psyché sur sa toilette et sa coiffure ; tout est intact.

    Sauvée !!!

    Mais on a l'estomac creux... Bah! on le calmera avec des glaces et un biscuit.

    Il faut vaincre !!!

    On met le pied sur le champ de bataille... et c'est alors qu'on est saluée par ce fameux murmure d'admiration qui sera enregistré demain dans le journal high-life.

    Elle l'a bien gagné, n'est-ce-pas ?

    Et, dans un coin, un philosophe, le mari peut-être, répétera ce mot : La femme était une bien jolie idée qu'on a gâtée !

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