Sommaire :

    Les industries lyonnaises

    Le Tailleur Pauvre

    Cette enseigne : le Tailleur Pauvre, a toujours eu le don de fort m'intriguer.

    Je ne puis croire, en visitant une installation aussi complète, des ateliers aussi bien organisés, que le maître de céans se soit appauvri, en fabriquant et en livrant des vêtements confectionnés et sur mesure à des prix qui défient toutes les concurrences actuelles et qui réalisent la quintessence du bon marché.

    Je n'oserai pas non plus prétendre que, sous cette enseigne, on ne veuille s'adresser qu'à la clientèle qui ne peut rechercher que le bon marché parce qu'elle ne peut aborder les hauts prix des autres maisons.

    J'aime mieux penser que c'est un qualificatif qui est bien fait pour allécher les clients les plus difficiles dans leurs achats et dans les choix de la marchandise.

    En général, on se demande comment on peut livrer des produits qui vous étonnent par leur bas prix.

    On se complaît à des suppositions souvent erronées et à des calculs fantaisistes, sans songer que c'est sur la quantité prodigieuse de la production et du débit que se répartissent les minimes bénéfices qui permettent d'abaisser le prix de vente.

    Il y a surtout l'intelligence et la perspicacité mises au service des achats de la matière première et c'est dans les aptitudes nécessaires atout producteur qu'excelle le propriétaire du Tailleur Pauvre.

    Achetant des quantités considérables d'étoffes et de doublures en tous genres, employées dans la confection dos vêtements les plus variés, M. Devaux se trouve dans la situation la plus favorable pour exécuter toutes les commandes dans des conditions exceptionnelles.

    En règle générale dans le commerce et dans l'industrie ce sont les achats bien faits, bien compris, hardiment effectués, qui permettent do satisfaire les exigences souvent exagérées de la demande.

    Ils facilitent la lutte contre la concurrence effrénée et les industriels peuvent tenir en échec l'importation éventuelle des produits étrangers.

    C'est le flair de l'acheteur qui fait la force du fabricant et le succès permanent du vendeur.

    Aussi, est-ce avec un intérêt tout particulier que j'ai demandé à M. le Directeur de visiter les installations de sa maison, les ateliers de coupage, de confection et tous les accessoires que nécessite l'industrie florissante du vêtement.

    Il y a cinq ans, il débutait modestement dans un petit rez-de- chaussée de la rue Mortier et il avait alors raison de prendre une enseigne dont l'écusson devenait des armes parlantes.

    A force d'intelligence, de patience, d'opiniâtreté, dans le désir et la volonté de s'agrandir et de prospérer, faisant tout par lui même, prenant sur son sommeil les heures trop courtes de la journée, il a eu la bonne fortune de voir sa clientèle s'augmenter chaque jour et lui rester fidèle.

    Ces résultats rapides ont été aussi obtenus par une direction et une administration intelligentes et honnêtes, par la collaboration d'un personnel dévoué et par une organisation complète de la main d'oeuvre.

    L'industrie du vêtement est très complexe, elle demande une surveillance permanente, qualité maitresse de l'industriel dont je viens doe visiter l'établissement; ce n'est pas sans effroi que j'ai vu devant moi les coupeurs armés de leurs ciseaux découper, avec rapidité et sûreté de mains, les figures géométriques qui composent les parties si multiples d'un vêtement.

    Puis, tous ces morceaux d'étoffes et de doublures, qui doivent en six heures représenter au client son habillement complet, sont livrés à l'atelier de couture.

    Les machines à coudre, qui ont facilité l'extension de l'industrie qui nous occupe, viennent donner leur puissant secours au travail manuel. Chacun et chacune prend la partie dont l'habitude rend la confection plus rapide et plus régulière, puis toutes les pièces si diverses sont assimilées par d'autres ouvriers qui les passent aux robustes manieurs du fer à repasser.

    Le vêtement est fini et livré et l'on peut se demander si l'on n'a pas raison de donner sa clientèle à une maison où l'élégance de la coupe s'allie à la rapidité de l'exécution.

    Aussi, je ne suis point surpris du développement qu'a pris cette maison qui ne date que de cinq ans et qui, chaque année, est obligée d'agrandir ses ateliers.

    Il est un proverbe qui dit que l'eau va toujours à la rivière; au Tailleur Pauvre sa première et fidèle clientèle a battu le rappel pour lui amener et lui conserver le ban et l'arrière-ban de tous les amateurs du confortable joint au bon marché.

    Une telle clientèle a aussi ses exigences, c'est pourquoi les magasins restent ouverts le dimanche. On sait à quelle densité d'acrimonie est arrivée la question de la fermeture des magasins l'après-midi des jours fériés.

    Je ne dois pas m'engager dans cette lutte homérique et pour discuter les effets il faut en connaître les causes.

    Avant de croiser le fer les belligérants devraient chanter comme dans les Huguenots :

    En mon bon droit, j'ai confiance Chacun pour soi et Dieu pour tous!
    le dieu du commerce bien entendu, et surtout ne pas oublier que nous vivons dans un pays de liberté industrielle et commerciale.

    J'estime que, situé dans un grand contre industriel où le plus grand nombre des travailleurs reste occupé chez lui et mémo à l'usine, le dimanche jusqu'à midi, pour augmenter le salaire de la semaine et donner du pain à leur famille, le Tailleur Pauvre rond service à ces intéressants collaborateurs de nos industries lyonnaises qui ne peuvent vaquer à leurs achats que le seul jour et aux seules heures que le travail les laisse libres.

    Quant aux employés qui, à tour de rôle, jouissent de la liberté d'un après-dîner, c'est affaire à eux s'ils ne veulent pas priver leur patron d'une collaboration assidue.

    J'exprime franchement mon opinion sur un débat dans lequel la concurrence à l'air de jouer le principal rôle et je crois que les excellentes raisons que j'invoque sont confirmées par les desiderata d'une clientèle soumise elle-même à la dure nécessité du travail.

    Je terminerai en appliquant, à cette jeune industrie du vêtement à bon marché, les doux vers de La Fontaine :

    Patience et longueur de temps Font plus que force ni que rage.

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