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Le Télégraphe sans Fils

Une révolution dans la télégraphie [note]Extrait de la Revue des Revues, 1er avril 1897.

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Nous en arriverons tout à l'heure à Guglielro Marconi. Parlons un peu, en attendant, de son prédécesseur immédiat à Londres, le Dr Jagadis Chunder Bose aujourd'hui professeur de physique au Presidency Collège de Calcutta. Le Dr Bose est un Hindou qui a fait ses études à Cambridge et il est fort connu en Angleterre pour ses travaux sur les ondulations électriques, travaux qui lui ont valu les plus hautes récompenses à la Royal Society, à la British Associationet ailleurs encore. Les découvertes du Dr Bose peuvent être considérées à la fois comme une préparation en même temps que comme une confirmation de celles de Marconi.

Depuis trois ans, dit-il à M. Dam, j'ai tout spécialement étudié la radiation électrique, et plus particulièrement les ondulations de moindre vitesse. J'ai, à ce sujet, présenté à la British Association un appareil pour la vérification des lois de réflexion, de réfraction, d'interférence, de réfraction double et de polarisation de ces ondulations. Mon radiateur est une petite boule de platine entre deux autres boules plus petites du même métal, actionnées par une batterie de deux volts. En tournant une clef, j'envoie une ondulation électrique qui se propage à travers l'éther de l'air. Pour employer un langage extrêmement populaire, une ondulation électrique se meut dans l'éther du dedans au dehors, comme les ondulations produites par le jet d'une pierre dans une mare. On peut voir l'ondulation de l'eau, pendant que l'ondulation électrique demeure invisible. Supposons qu'un bouchon se trouve sur l'eau de la mare à quelque distance de l'endroit où l'on jette la pierre. Aussitôt que l'ondulation l'atteindra, il sera secoué violemment. Il en est de même des effets de l'ondulation électrique et nous pouvons trouver un moyen de les noter comme le fait le bouchon pour les ondulations de l'eau. Telle est, simplement exprimée, l'idée-mère de mon appareil. Il se compose d'un récepteur placé dans une pièce, à vingt-cinq mètres de distance du radiateur et séparé de lui par trois murs de briques et de mortier épais de vingt centimètres. L'ondulation électrique traverse les murs et atteint le récepteur avec une énergie suffisante pour faire sonner une cloche ou partir un coup de pistolet. Prétendez-vous dire que l'ondulation, en s'éparpillant dans toutes les directions, produit son effet tout entier quand une simple partie d'elle-même atteint le récepteur? Non! On en concentre les rayons électriques, comme les rayons lumineux, au moyen d'une lentille placée tout près du radiateur. Cette lentille reçoit la plus grande partie de l'ondulation et dirige tous les rayons qui la frappent en lignes parallèles de façon à atteindre le récepteur tout droit à travers les murs. J'ai essayé bon nombre de ces lentilles de concentration, les meilleures sont celles de soufre et de résine. Au lieu de faire sonner une cloche ou partir un pistolet, pourriez-vous expédier à travers ces murs un message télégraphique? Certainement. Il n'y a là aucune difficulté. Quelle est la loi d'intensité de l'ondulation à une distance donnée? Exactement la même que pour la lumière. Du reste, ces ondulations électriques agissent comme les rayons lumineux. Pourriez-vous donc télégraphier de cette façon à travers les maisons aussi loin que vous envoyez un rayon lumineux? Je ne voudrais pas l'assurer de façon affirmative, mais il en est ainsi, eu général. A quelle distance pourrait-on envoyer cette dépêche à travers l'éther? A une distance indéfinie! Tout cela dépend de l'énergie d'excitation. On m'a dit qu'à Salisbury Plain, on envoyait les rayons électriques avec un réflecteur parabolique à un quart de mille à travers l'éther et qu'on les reproduisait ensuite comme les signaux de Morse. Mais en télégraphiant à travers les maisons, en supposant que les lentilles et le réflecteur soient convenablement dirigés dans le sens du récepteur, quelque chose pourrait-il arrêter les rayons? Le métal arrête les ondulations sur lesquelles j'ai travaillé. Il en est de même de l'eau. Mais elles traversent le bois, la brique, le verre, le granit, la roche, la terre et conservent leurs propriétés. A quelle distance a-t-on pu les envoyer avec succès? A travers l'air? A un mille, je crois. A travers les murs? d'après ce que je sais, à vingt cinq mètres.

Il est bon d'ajouter à ce propos qu'il y a des rayons de genres différents. Ceux qu'emploie le Dr Bose ont des vibrations relativement lentes, c'est-à-dire de 50 billions de vibrations à la seconde. Les vibrations de l'éther, qui oscillent entre 200 et 400 trillions par seconde, produisent la sensation de chaleur. Entre 400 et 800 trillions, nous trouvons la sensation de lumière. Ces rayons lumineux varient de couleur en même temps que de rapidité. Les nombres les plus bas donnent à nos yeux l'impression du rouge et l'échelle monte au jaune, puis an vert, puis au bleu, puis au violet. Quand le nombre de vibrations dépasse 800 trillions par seconde, les rayons deviennent invisibles. La limite de perception de l'oeil humain est entre 400 et 800 trillions de vibrations. Il en est de même des vibrations du son quand elles n'atteignent pas 16 ou quand elles dépassont 32.000 par seconde, elles ne font aucune impression sur nos organes auditifs.

L'éther, dit en terminant M. le Dr Bose, est le champ des grandes découvertes de l'avenir et personne ne saurait concevoir ou imaginer les mystères qu'il tient encore en réserve, jusqu'au jour, prochain sans doute, où nous saurons les lui arracher

Guglielmo Marconi ne se prétend même pas un savant. Il se borne à dire qu'il a observé certains faits et qu'il a inventé des instruments pour les examiner. Il a donc opéré dans un domaine absolument neuf, aidé par le très distingué directeur des Postes anglaises, M. W. Preece, qui a lui-même longtemps étudié le problème de la transmission télégraphique sans fils. L'an dernier, une rupture se produisit dans le câble entre l'Angleterre et l'île de Mull. En montant des lignes télégraphiques l'une en face de l'autre sur les deux côtes opposées, on put télégraphier par induction, à une distance de quatre milles et demi. On expédia et on reçut ainsi 156 télégrammes dont l'un ne comptait pas moins de 120 mots. L'opération se faisait à travers l'air, au moyen des signes de l'alphabet Morse. Dans une conférence récemment faite à Toynbee Hall, M. Preece proclama que l'invention de Marconi, qui est électro-statique, était très supérieure à la sienne, qui est électro-magnétique. C'est du reste grâce à M. Preece que les découvertes de Marconi sont examinées en ce moment par les ingénieurs de l'armée, de la flotte, des Postes et des Phares anglais.

Marconi travaillait l'an dernier à construire un appareil pour étudier la distance à laquelle les ondulations électriques peuvent voyager dans l'air, quand il fit une découverte. L'ondulation qu'il envoyait à une distance d'environ un mille, à travers l'air, influençait également un autre récepteur, placé de l'autre côté de la colline. En d'autres termes, ces ondulations pouvaient traverser des montagnes.

Croyez-vous, lui demande M. Dam, que les ondulations traversaient en réalité la montagne? Je le crois, sans vouloir l'affirmer. Les ondulations passaient au travers ou par-dessus. La colline était épaisse de trois quarts de mille; et je pus envoyer facilement une dépêche, en signes de Morse, de l'autre côté. Tel est le point de départ de mes recherches ultérieures. J'ai reconnu que, tandis que les ondulations de Hertz n'avaient qu'un pouvoir de pénétration très limité, il en existait d'autres qui pouvaient être excitées avec la même somme d'énergie et qui pouvaient traverser n'importe quoi. Quelle différence y a-t-il entre ces ondulations et celles de Hertz. Je l'ignore. J'imagine même que la différence est tout entière dans la forme des ondulations. Les miennes donnaient 250 millions par seconde. Elles ne vont pas plus loin que celles de Hertz. Elles ont seulement une force de pénétration supérieure. Pendant que celles de Hertz sont arrêtées par le métal et par l'eau, les miennes semblent pénétrer toutes les substances avec une égale facilité. N'oubliez pas que la somme d'énergie excitante est la même ; seule diffère la manière de produire l'excitation. Mon récepteur ne saurait agir avec le transmetteur de Hertz, ou mon transmetteur avec son récepteur. C'est un appareil entièrement nouveau.
(A suivre).

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