ON DEMANDE

DES

FEMMES HONNÊTES

Il y a dix ans,le théâtre des Folies-Marigny donnait la première d'un vaudeville intitulé : On demande des ingénues. La pièce eut un succès fou. Les ingénues des Folles-Màrigny — un théâtricule des Champs-Elysées — n'étaient pas bonteint. Ainsi, Elisa Email, d'après M. Granger et M. Victor Bernard, aurait pu être une ingénue.

Plus présomptueuse, la Bavarde étale cette enseigne : On demande des femmes honnêtes. Avouez, mesdames, que le besoin s'en fait sentir. Nous avons considérablement de maîtresses ; nous n'avons pas d'épouses.Notre organisation sociale engendre des Elodie Vallois, des Annette la Licheuse, des Gabrielle Ellecini, elle ne donne pas au monde une Cornalie. Nous comptons beaucoup de Jeanne la Folle, mais nous cherchons vainement une Jeanne la Pucelle.

On demande des femmes honnêtes !

Un écrivain d'un rare talent, jetait hier le cri d'alarme. Il parlait en homme politique ; la politique n'est point notre fait, mais il parlait aussi en moraliste : ceci nous re - garde. Si la Bavarde n'est pas morale, qui donc le sera ? Il reprochait aux femmes leur amour du luxe. Sans réclamer le rétablissement des lois somptuaires, inutiles et despotiques il en appelait à la raison de nos élégantes: il leur disait: Vous traduisez votre vertu en dentelles, votre honneur en chiffons, et non seulement votre honneur, mais l'honneur de votre mari et celui de vos enfants. C'est vrai. Le luxe mène à la décadence. L'austère n'appartient qu'aux peuples virils. Voilà longtemps, qu'en notre belle France, on crie au scandale, à propos d'une mode. L'abbé Maillart, tonnait, bien avant le père Montsabré, dans la chaire de Notre Dame. Sa parole véhémente nous est transmise par l'histoire. Il jeta à ses ouail- les cette apostrophe sanglante : « Femmes! vous êtes impudiques et paillardes. Vous ne venez dans cette enceinte sacrée que par amour de vous et de votre chair. Vos robes ouvertes laissent voir des gorges qui sont la tentation des saints; et par le bas, elles sont fendues de telle sorte que les hommes qui vous regardent se damnent. L'église est devenue lieu de plaisirs, licences et débauches : Chrétiennes, baissez le front : vous êtes des impures !... »

Des impures ! des impures avant vous : 0 les Chaillou, les O D., les Jakson,les eligand ! des impures, avant toi : ô Jenny Lavache ! La source du vice remonte très loin. Peut-être au delà du Paradis Perdu, quoiqu'en dise la Genèse.

Ce pauvre abbé Maillart n'était point de l'avis du curé dont parle Paul-Louis. Un singulier curé celui-là ; il défendait à ses Pénitentes de venir à la messe, en costume de chasse, corsage montant et robe longue; en revanche il accueillait les pécheresses en robe de bal, ouverte jusqu'au dessous des seins, et les bras nus. Qu'on ne voie point dans cette citation l'idée de toucher à arche sainte du culte. J'enregistre un fait en passant, pour prouver la diversité des opinons en matière de toilette et de pudeur ; et mon outrecuidance en traitant un tel sujet. Je veux dire encore par là que nos Coeurs n'ont pas gagné grand chose depuis le quinzième siècle. Nos prédicateurs pardonnent assez les faiblesses de la beauté; chez les heureux de ce monde, on ne va aux vêpres qu'en costume extravagant. La duchesse de Pretintailles reçoit humblement le seigneur, le jour de Pâques, mais dans une robe d'un prix fou sortant de chez la meilleure faiseuse.

Que dirait l'abbé Maillart s'il vivait de

nos jours, si son ombre gigantesque se dres"

derrière les prédicateurs à la mode,

qui ont la main blanche et qui sentent le

musc? Nos mondianes n'ont plus de corsages

ouverts, mais elles ont des corsages maillots. Rien de la volupté des lignes n'est dérobé. Les bras sont serrés dans l'étoffe. Le buste en avant provoquant, audacieux, s'offre dans son ampleur puissante. Le corsage qui habilla bien est celui qui deshabille le mieux. La robe n'est plus echancrée par le bas, on ne voit plus la jambe : c'est plus : on la devine. La jupe se nomme un fourreau. Les plis sans pudeur décrivent des contours voluptueux dans la rotondité des cuisses. Le nu peut être chaste encore, le vêtement ne l'est plus. C'est un déshabillé hypocrite — mais charmant—j'en con1 viens.

Je ne m'élève point ici contre la coupe fort harmonieuse des robes : nos couturières sont des artistes. Je sais des costumes qui sont, des chefs-d'oeuvre. Mais ces chefsd'oeuvre de patience, d'érudition ; ces riens qui ont la grâce d'une aquarelle de Saurtain ou d'Helburth , ces frivolités fabuleuses qui commencent dans un ruban et qui finissent dans un ruche : c'est de l'or jeté au vent de la fantaisie. La mode est capricieuse, bizarre et changeante. Danaé ne suffit plus à payer sa tailleuse. Les plus vertueuses ont des budgets fabuleux, qui vont s'augmentant toujours ; les maris subissent ce luxe ; ils s'enorgueillissent des succès de leurs femmes, ils boivent les laudatifs dont on les abreuve; ils triomphent d'une basque, qui prend bien, ou d'un froncé qui plaque à ravir : mais surtout ils paient la note.

Ces notes sont monstrueuses. Les comptes de couturière deviennent des contes d'Hoffmann, tant ils sont fantastiques. Je ne m'étonne plus que la causerie au salon, dans le monde hig life, soit remplacée par les potins chez la Worth à la mode.

Le luxe s'étend partout, sur tout On a des fleurs rares, des tableaux de prix ; on est fou des chinoiseries, des japonaiseries, des vieilles ferrailles antiques et en toc. Le salon de Madame est un musée. Elle cause des styles comme un critique d'art. Elle veut des meubles du temps, des tapis du temps, de la vaisselle du temps. Passe en- core pour Madame la financière, mais la bourgeoise ? mais la femme du commerçant ? mais mon épicière?

Là les effets du mal sont considérables. Il n'est si petite femme d'employé qui ne veuille avoir sa bonne. A l'église, elle éclipse les douairières. Elle a 35 chapeaux extravagants, d'un prix fou; des toilettes tapageuses, dont chaque pli vaut un louis. Elle ne sort qu'en voiture. Elle aurait un nègre, si c'était possible. Il est vrai, qu'elle joue du piano et ne va au théâtre que dans une loge. Il faut un cadre à sa toilette éblouissante. Le mari gribouille du papier, sue sang et eau ; mais il trouve tout naturehrae sa femme tienne son rang. Souvent, la nuit, comme le caissier dont parle Zola, il écrit des bandes à trente sous le mille.

Le budget s'épuise ; un jour, on s'aperçoit qu'on est criblé de dettes. Le petit homme bleu, l'homme à la chaînette d'argent heurte à la porte ; la traite à échéance ne sera, pas payée, ni le boucher, ni le charcutier, ni le boulanger, ni la bonne qu'on renverra — la maladroite — lui devant six mois de gages pour avoir cassé une potiche chinoise. La bonne, sur le pavé, sera harcelée par sa modiste, car, elle aussi, s'était fait faire une toque en loutre dont elle était folle.

Dans le ménage, la gêne s'installe ; l'orgueil demeure. Un protecteur influent paye les chapeaux de madame, et, chose singulière, c'est monsieur qui est coiffé.

En bas, tout en bas, c'est pis. L'ouvrière

gagne trente sous par jour. Il faut qu'elle dépense, pour sa toilette, cent francs par

mois, qui paie la différence ? Il y a les stoï- ques qui mangent un petit pain et boivent

de l'eau pour s'acheter une guimpe, mais

elles ne sont pas légion, puis un jour, elles

se lassent. L'atelier où l'on travaille en cos-

tume de duchesse a de vagues ressemblan-

ces avec un boudoir.

Avoir un amant est chose naturelle, tous les métiers de luxe obligent leurs ouvrières à se pourvoir du superflu au dépens de la renommée. Je citerai certain confiseur qui ne paie pas ses employées à l'époque des étrennes. Sa maison n'est pourtant pas pu- blique. Cet intègre commerçant à toujours de jolies filles, bien habillées. Elles font sa fortune ; quelquefois la leur. La Leroy, possède boutique de demoiselles, du moins, mais elle ne se dit pas confiseuse. Plus le costume s'élève, plus la morale s'abaisse. Un certain patron exige de ses demoiselles de magasin une robe de soie tous les jours. Comment protester, après ça, contre le directeur de théâtre qui se fait payer par ses pensionnaires, mesdames les figurantes d'une scène de genre ?

Nos brasseries ont remplacé le garçon

par une fille : que dis-je ? par une grande

dame. Henriette Henri IV, Jeanne Suez,

Jenny Bidel, Anna Nuée, bien d'autres,

elles passent dans un frou-frou de den-

telles, de l'or aux oreilles, des bracelets au

bras. Ce n'est plus la servante accorte de

nos pères, bonne fille rougeaude, qui avait

jupons courts et chemise de toile. Les che; mises de nos hébés sont très fines, garnies

d'entre deux, de malines ou de valencien) nes. C'est que la chenise est très souvent un prologue, on soigne ce qui se voit. Ce dernier vêtement est mystérieux sur le corps aux contours fermes de la chaste Su■

zanne, mais il ne l'est pas du tout sur celui de Marie Vadrouille. La toilette de nuit, ne se fait qu'en prévision des amours de nuit, Jeanne S. qui porte une chemise de satin noir ne me contredira pas. Ces apprêts vo• luptueux rappellent assez ces papiers à

dentelles dont les bouchers encadrent leurs gigots dans la boutique brillamment éclairée, la veille des grandes fêtes.

Ainsi, de par le luxe, ce luxe effréné, ce luxe voluptueux, qui fait, tourbillonner les coeurs du haut en bas de l'échelle sociale : la vertu se meurt.

On demande des femmes honnêtes.

Je sais bien ce qu'il y a de ravissant dans

cette réunion excentrique de biais et de plissés. Je sais ce qu'il faut de science pour composer une humble jupe de fille d'ouvrier. Je sais qu'elles sont espiègles, mutines, adorables dans ces chiffons, dans ces rubans, dans ces riens légers : du coton, de la soie, des plumes, des fleurs et tout le poème de la jeunesse. Mais je sais aussi que Georges Sand avait raison quand elle disait : « Etrange époque : Nos jeunes gens riches s'amusent, nos jeunes gens pauvres se saoulent ; nos jeunes filles riches s'étourdissent, nos jeunes tilles pauvres se vendent... » Celle qui trompa Sandau pour Musset et Musset pour Sandau, savait à quoi s'en tenir sur la morale. Elle voyait en femme et jugeait avec un tact qu'aucune porteuse de bas-bleus n'atteignit jamais.

Quand je les vois descendre, oiselles vagabondes, des quartiers excentriques dans les ateliers du centre, pim pantes, parées et musquées, coquettes jusque dans les détails intimes de leur accoutrement, je suis peiné. Je ne les blâme pas, je les plains. Elles sont adorables, mais leur grâce coûte cher.

On s'est moqué de la prière à sainte mousseline, on a eu tort, sainte mousseline comptait de bien jolies filles parmi ses ferventes, sans citer Mimi Pinson, Musette ou Lisette, qui passaient radieuses dans la foule, en simple robes d'alpaga, et en bonnet blanc. Le bonnet a perdu ses titres de noblesse ; c'est regrettable. Les pâles et joyeuses grisettes d'antan sont remplacées par Adrienne Roux, Anna Oberley, ou Marie Matossi. Elles sont habillées à grands frais ; elles ont de l'hermine, de la soie, du velours frappé, des bijoux et des perles fines, mais elles n'ont jamais, que je sache, inspiré un Musset, un Murger, ou un Bérange'r.

On objectera que jadis, on portait des

costumes fastueux, on me citera les robes de Marie-Thérèse , et de telle autre princesse que les historiens ont décrites, soit. J'accorde qu'autrefois un costume était une richesse, mais ce costume n'était pas le fait d'un caprice, et il ne se portait pas le temps qu'une grappe de lilas met à fleurir. On léguait les garde-robes aux petits enfants. Une infante se vantait de porter en soirée la robe de son aïeule.

Elles attachaient plus de prix aux objets précieux de leur étagère. Leurs caprices avaient une raison ; au fond, ce n'était peut- être, que du bon goût et de l'érudition. J'ai là, sous les yeux, le testament de Madame la marquise de Pompadour — cette parve- nue qui fit de ses parents des de Marigny et des de Malvoisin — légua avant de mourir à Madame la duchesse de Choiseul, une boite d'agathe, à M. le duc de Goutault, une alliance couleur de rose et blanche de diamants enlacée d'un noeud vert, et une boite de cornaline, à M. le duc de Choiseul une boite noire piquée à pans et à globe; à M le maréchal de Soubise,unebague de Gay et une gravure, on attachait une importance à ces riens ruineux. Aujourd'hui, la fantaisie seule mène ces dames. Elles n'ont que des caprices et ne vivent que pour le caprice.

Je ne veux point écrire une philippique ; je'suis fou d'une belle fille perdue dajis ses chiffons. C'est plaisir de déshabiller une amante enfoncée dans ce prodigieux amas d'étoffes chatoyantes. Mais j'ai garde de juger la perle à l'écrin.

Si l'abbé Maillart était là, il dirait à ses pénitentes :

« Soyez assez belles pour faire de vos maris vos amants, mais gardez-vous d'imi- ter ses maîtresses. Il faut que ses yeux trouvent une différence entre vous et elles. Les diamants de prix ont des montures mo- destes. Laissez les montures radieuses aux vulgaires cailloux du Rhin. Soyez simples, vous serez fortes Laissez à Laïs sa ceinture dorée ; votre honneur et vos vertus sont des parures divines qu'aucune pierre pré- cieuse ne peut égaler. L'excentrique mène à l'abject. La décadence des peuples corn- mence dans la mollesse et dans le luxe. Où est Sparte? où sont les femmes superbes, farouches d'indépendance,sublimes de sim-

plicité ? Nulle part : Sparte n'est plus ! La

frivolité l'a détruit en détruisant ses fortes vertus.

" Nous vivons dans une fièvre perpét tuelle. La vie est un tourbillon prodigieux; les choses saintes s'y engouffrent comme des feuilles mortes. Les renommées se

souillent, l'amour se blasphème. La vierge se prostitue.

« Pourtant, il faut des femmes honnêtes, car notre génération a de grandes choses à accomplir. Ce temps est fécond ; époque

d enfantement grandiose et terrible; un nouveau monde naît du vieux monde. Il faut de vraies mères, de vraies épouses, de vraies fiancées.

« On demande des femmes honnêtes ! » Il parlerait ainsi, l'abbé Maillart. Mais sa voix se perdrait dans le désert. La coquetterie a conquis l'univers. La reine capricieuse et fantasque s'en va, follement, de la mansarde à l'hôtel princier, répandant ses idées les plus fantaisistes et les projets les plus bizarres.

Que faire ?

Une jeune femme à qui je viens de lire ces lignes ; s'est mise à rire aux éclats. Elle s'est renversée dans une causeuse, étalant nonchalamment sa jambe ronde sur le velours des coussins, parmi les dentelles du jupon.

— Mais vous êtes fou, mon pauvre Desclauzas ! Vous croyez que la toilette c'est le déluge. Vous appelez les chiffons un cataclysme , l'ordre naturel est renversé parce que mon corset est en soie rouge, et que mon pantalon est garni de dentelles, dans l'ouverture des jambes ! Insensé !

Croyez-bien que nous ne serions ni plus vertueuses, ni plus chastes étant plus simples. Eve trompa Adam, et cependant Eve ne portait pas de jupes à trente-six volants, ni de porte-bonheur en rubis...

Elles sont impitoyables dans leur logique, ces belles pécheresses. Elles s'autorisent du péché de leur mère.

Tant qu'il y aura des pommes, faudra - t-il donc renoncer à demander des femmes honnêtes ?

E. DESCLAUZAS.

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Contenu textuel de l'image : Il y a dix ans,le théâtre des Folies-Marigny donnait la première d'un vaudeville intitulé : On demande des ingénues. La  pièce eut un succès fou. Les ingénues des Folles-Màrigny — un théâtricule des Champs-Elysées — n'étaient pas bonteint. Ainsi, Elisa Email, d'après M. Granger et M. Victor Bernard, aurait pu être une ingénue.
Contenu textuel de l'image : Plus présomptueuse, la Bavarde étale cette enseigne : On demande des femmes honnêtes. Avouez, mesdames, que le besoin s'en fait sentir. Nous avons considérablement de maîtresses ; nous n'avons pas d'épouses.Notre organisation sociale engendre des Elodie Vallois, des Annette la Licheuse, des Gabrielle Ellecini, elle ne donne pas au monde une Cornalie. Nous comptons beaucoup de Jeanne la Folle, mais nous cherchons vainement une Jeanne la Pucelle.
Contenu textuel de l'image : On demande des femmes honnêtes !
Contenu textuel de l'image : Un écrivain d'un rare talent, jetait hier le cri d'alarme. Il parlait en homme politique ; la politique n'est point notre fait, mais il parlait aussi en moraliste : ceci nous re - garde. Si la Bavarde n'est pas morale, qui  donc le sera ? Il reprochait aux femmes leur amour du luxe. Sans réclamer le rétablissement des lois somptuaires, inutiles et despotiques il en appelait à la raison de nos élégantes: il leur disait: Vous traduisez votre vertu en dentelles, votre honneur en chiffons, et non seulement votre honneur, mais l'honneur de votre mari et celui de vos enfants. C'est vrai. Le luxe mène à la décadence. L'austère n'appartient qu'aux peuples virils. Voilà longtemps, qu'en notre belle France, on crie au scandale, à propos d'une mode. L'abbé Maillart, tonnait, bien avant le père Montsabré, dans la chaire de Notre Dame. Sa parole véhémente nous est transmise par l'histoire. Il jeta à ses ouail- les cette apostrophe sanglante : « Femmes! vous êtes impudiques et paillardes. Vous ne venez dans cette enceinte sacrée que par amour de vous et de votre chair. Vos robes ouvertes laissent voir des gorges qui sont la tentation des saints; et par le bas, elles sont fendues de telle sorte que les hommes qui vous regardent se damnent. L'église est devenue lieu de plaisirs, licences et débauches : Chrétiennes, baissez le front : vous êtes des impures !... »
Contenu textuel de l'image : Des impures ! des impures avant vous : 0 les Chaillou, les O D., les Jakson,les eligand ! des impures, avant toi : ô Jenny Lavache ! La source du vice remonte très loin. Peut-être au delà du Paradis Perdu, quoiqu'en dise la Genèse.
Contenu textuel de l'image : Ce pauvre abbé Maillart n'était point de l'avis du curé dont parle Paul-Louis. Un singulier curé celui-là ; il défendait à ses Pénitentes de venir à la messe, en costume de chasse, corsage montant et robe longue; en revanche il accueillait les pécheresses en robe de bal, ouverte jusqu'au dessous des seins, et les bras nus. Qu'on ne voie point dans cette citation l'idée de toucher à  arche sainte du culte. J'enregistre un fait en passant, pour prouver la diversité des opinons en matière de toilette et de pudeur ; et mon outrecuidance en traitant un tel sujet. Je veux dire encore par là que nos Coeurs n'ont pas gagné grand chose depuis le quinzième siècle. Nos prédicateurs pardonnent assez les faiblesses de la beauté; chez les heureux de ce monde, on ne va aux vêpres qu'en costume extravagant. La duchesse de Pretintailles reçoit humblement le seigneur, le jour  de Pâques, mais dans une robe d'un prix fou sortant de chez la meilleure faiseuse.
Contenu textuel de l'image : Que dirait l'abbé Maillart s'il vivait de
Contenu textuel de l'image : nos jours, si son ombre gigantesque se dres"
Contenu textuel de l'image :  derrière les prédicateurs à la mode,
Contenu textuel de l'image : qui ont la main blanche et qui sentent le
Contenu textuel de l'image : musc? Nos mondianes n'ont plus de corsages
Contenu textuel de l'image : ouverts, mais elles ont des corsages maillots. Rien de la volupté des lignes n'est dérobé. Les bras sont serrés dans l'étoffe. Le buste en avant provoquant, audacieux, s'offre dans son ampleur puissante. Le corsage qui habilla bien est celui qui deshabille le  mieux. La robe n'est plus echancrée par le  bas, on ne voit plus la jambe : c'est plus :  on la devine. La jupe se nomme un fourreau. Les plis sans pudeur décrivent des contours voluptueux dans la rotondité des cuisses. Le nu peut être chaste encore, le vêtement ne l'est plus. C'est un déshabillé hypocrite — mais charmant—j'en con1 viens.
Contenu textuel de l'image : Je ne m'élève point ici contre la coupe  fort harmonieuse des robes : nos couturières sont des artistes. Je sais des costumes qui sont, des chefs-d'oeuvre. Mais ces chefsd'oeuvre de patience, d'érudition ; ces riens  qui ont la grâce d'une aquarelle de Saurtain ou d'Helburth , ces frivolités fabuleuses qui commencent dans un ruban et qui finissent dans un ruche : c'est de l'or jeté au vent de la fantaisie. La mode est capricieuse, bizarre et changeante. Danaé ne suffit plus à payer sa tailleuse. Les plus vertueuses ont des budgets fabuleux, qui vont s'augmentant toujours ; les maris subissent ce luxe ; ils s'enorgueillissent des succès de leurs femmes, ils boivent les laudatifs dont on les abreuve; ils triomphent d'une basque, qui prend bien, ou d'un froncé qui plaque à ravir : mais surtout ils paient la note.
Contenu textuel de l'image : Ces notes sont monstrueuses. Les comptes de couturière deviennent des contes d'Hoffmann, tant ils sont fantastiques. Je ne m'étonne plus que la causerie au salon, dans le monde hig life, soit remplacée par les potins chez la Worth à la mode.
Contenu textuel de l'image : Le luxe s'étend partout, sur tout On a des fleurs rares, des tableaux de prix ; on est fou des chinoiseries, des japonaiseries, des vieilles ferrailles antiques et en toc. Le salon de Madame est un musée. Elle cause des styles comme un critique d'art. Elle veut des meubles du temps, des tapis du temps, de la vaisselle du temps. Passe en-  core pour Madame la financière, mais la bourgeoise ? mais la femme du commerçant ? mais mon épicière?
Contenu textuel de l'image : Là les effets du mal sont considérables. Il n'est si petite femme d'employé qui ne veuille avoir sa bonne. A l'église, elle éclipse les douairières. Elle a 35 chapeaux extravagants, d'un prix fou; des toilettes tapageuses, dont chaque pli vaut un louis.  Elle ne sort qu'en voiture. Elle aurait un nègre, si c'était possible. Il est vrai, qu'elle joue du piano et ne va au théâtre que dans une loge. Il faut un cadre à sa toilette éblouissante. Le mari gribouille du papier, sue sang et eau ; mais il trouve tout naturehrae sa femme tienne son rang. Souvent, la nuit, comme le caissier dont parle Zola, il écrit des bandes à trente sous le mille.
Contenu textuel de l'image : Le budget s'épuise ; un jour, on s'aperçoit qu'on est criblé de dettes. Le petit homme bleu, l'homme à la chaînette d'argent heurte à la porte ; la traite à échéance ne sera, pas payée, ni le boucher, ni le charcutier, ni le boulanger, ni la bonne qu'on renverra — la maladroite — lui devant six mois de gages pour avoir cassé une potiche chinoise. La bonne, sur le pavé, sera harcelée par sa modiste, car, elle aussi, s'était fait faire une toque en loutre dont elle était folle.
Contenu textuel de l'image : Dans le ménage, la gêne s'installe ; l'orgueil demeure. Un protecteur influent paye les chapeaux de madame, et, chose singulière, c'est monsieur qui est coiffé.
Contenu textuel de l'image : En bas, tout en bas, c'est pis. L'ouvrière
Contenu textuel de l'image : gagne trente sous par jour. Il faut qu'elle  dépense, pour sa toilette, cent francs par
Contenu textuel de l'image : mois, qui paie la différence ? Il y a les stoï-  ques qui mangent un petit pain et boivent
Contenu textuel de l'image : de l'eau pour s'acheter une guimpe, mais
Contenu textuel de l'image : elles ne sont pas légion, puis un jour, elles
Contenu textuel de l'image : se lassent. L'atelier où l'on travaille en cos-
Contenu textuel de l'image : tume de duchesse a de vagues ressemblan-
Contenu textuel de l'image : ces avec un boudoir.
Contenu textuel de l'image : Avoir un amant est chose naturelle, tous les métiers de luxe obligent leurs ouvrières à se pourvoir du superflu au dépens de la renommée. Je citerai certain confiseur qui  ne paie pas ses employées à l'époque des  étrennes. Sa maison n'est pourtant pas pu-  blique. Cet intègre commerçant à toujours   de jolies filles, bien habillées. Elles font sa  fortune ; quelquefois la leur. La Leroy, possède boutique de demoiselles, du moins,  mais elle ne se dit pas confiseuse.  Plus le costume s'élève, plus la morale  s'abaisse. Un certain patron exige de ses  demoiselles de magasin une robe de soie  tous les jours. Comment protester, après  ça, contre le directeur de théâtre qui se  fait payer par ses pensionnaires, mesdames  les figurantes d'une scène de genre ?
Contenu textuel de l'image : Nos brasseries ont remplacé le garçon
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Contenu textuel de l'image : zanne, mais il ne l'est pas du tout sur celui  de Marie Vadrouille. La toilette de nuit, ne  se fait qu'en prévision des amours de nuit,  Jeanne S. qui porte une chemise de satin  noir ne me contredira pas. Ces apprêts vo• luptueux rappellent assez ces papiers à
Contenu textuel de l'image : dentelles dont les bouchers encadrent leurs gigots dans la boutique brillamment éclairée, la veille des grandes fêtes.
Contenu textuel de l'image : Ainsi, de par le luxe, ce luxe effréné, ce luxe voluptueux, qui fait, tourbillonner les coeurs du haut en bas de l'échelle sociale : la vertu se meurt.
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Contenu textuel de l'image :   Je sais bien ce qu'il y a de ravissant dans
Contenu textuel de l'image : cette réunion excentrique de biais et de plissés. Je sais ce qu'il faut de science pour composer une humble jupe de fille d'ouvrier. Je sais qu'elles sont espiègles, mutines, adorables dans ces chiffons, dans ces rubans, dans ces riens légers : du coton, de la soie, des  plumes, des fleurs et tout le poème de la jeunesse. Mais je sais aussi que Georges Sand avait raison quand elle disait : « Etrange époque : Nos jeunes gens riches s'amusent, nos jeunes gens pauvres se saoulent ; nos jeunes filles riches s'étourdissent, nos jeunes tilles pauvres se vendent... » Celle qui trompa Sandau pour Musset et Musset pour Sandau, savait à quoi s'en tenir sur la morale. Elle voyait en femme et jugeait avec un tact qu'aucune porteuse de bas-bleus n'atteignit jamais.
Contenu textuel de l'image : Quand je les vois descendre, oiselles vagabondes, des quartiers excentriques dans les ateliers du centre, pim pantes, parées et musquées, coquettes jusque dans les détails intimes de leur accoutrement, je suis  peiné. Je ne les blâme pas, je les plains. Elles sont adorables, mais leur grâce coûte cher.
Contenu textuel de l'image : On s'est moqué de la prière à sainte mousseline, on a eu tort, sainte mousseline comptait de bien jolies filles parmi ses ferventes, sans citer Mimi Pinson, Musette ou Lisette, qui passaient radieuses dans la foule, en simple robes d'alpaga, et en bonnet blanc. Le bonnet a perdu ses titres de noblesse ; c'est regrettable. Les pâles et joyeuses grisettes d'antan sont remplacées par Adrienne Roux, Anna Oberley, ou Marie Matossi. Elles sont habillées à grands frais ; elles ont de l'hermine, de la soie, du velours frappé, des bijoux et des perles fines, mais elles n'ont jamais, que je sache, inspiré un Musset, un Murger, ou un Bérange'r.
Contenu textuel de l'image :   On objectera que jadis, on portait des
Contenu textuel de l'image : costumes fastueux, on me citera les robes de Marie-Thérèse , et de telle autre princesse que les historiens ont décrites, soit. J'accorde qu'autrefois un costume était une richesse, mais ce costume n'était pas le fait d'un caprice, et il ne se portait pas le temps qu'une grappe de lilas met à fleurir. On léguait les garde-robes aux petits enfants. Une infante se vantait de porter en soirée la robe de son aïeule.
Contenu textuel de l'image : Elles attachaient plus de prix aux objets précieux de leur étagère. Leurs caprices avaient une raison ; au fond, ce n'était peut-  être, que du bon goût et de l'érudition. J'ai  là, sous les yeux, le testament de Madame la marquise de Pompadour — cette parve-  nue qui fit de ses parents des de Marigny et des de   Malvoisin — légua avant de mourir à Madame la duchesse de Choiseul, une boite d'agathe, à M. le duc de Goutault, une  alliance couleur de rose et blanche de diamants enlacée d'un noeud vert, et une boite  de cornaline, à M. le duc de Choiseul une  boite noire piquée à pans et à globe; à M le  maréchal de Soubise,unebague de Gay et une gravure, on attachait une importance à ces  riens ruineux. Aujourd'hui, la fantaisie seule mène ces dames. Elles n'ont que des caprices et ne vivent que pour le caprice.
Contenu textuel de l'image : Je ne veux point écrire une philippique ;  je'suis fou d'une belle fille perdue dajis ses chiffons. C'est plaisir de déshabiller une amante enfoncée dans ce prodigieux amas d'étoffes chatoyantes. Mais j'ai garde de juger la perle à l'écrin.
Contenu textuel de l'image : Si l'abbé Maillart était là, il dirait à ses pénitentes :
Contenu textuel de l'image : « Soyez assez belles pour faire de vos maris vos amants, mais gardez-vous d'imi-  ter ses maîtresses. Il faut que ses yeux  trouvent une différence entre vous et elles.  Les diamants de prix ont des montures mo-  destes. Laissez les montures radieuses aux  vulgaires cailloux du Rhin. Soyez simples,  vous serez fortes Laissez à Laïs sa ceinture dorée ; votre honneur et vos vertus sont  des parures divines qu'aucune pierre pré-  cieuse ne peut égaler. L'excentrique mène  à l'abject. La décadence des peuples corn-  mence dans la mollesse et dans le luxe. Où  est Sparte? où sont les femmes superbes,  farouches d'indépendance,sublimes de sim-
Contenu textuel de l'image :  plicité ? Nulle part : Sparte n'est plus ! La
Contenu textuel de l'image :  frivolité l'a détruit en détruisant ses fortes  vertus.
Contenu textuel de l'image : " Nous vivons dans une fièvre perpét tuelle. La vie est un tourbillon prodigieux;  les choses saintes s'y engouffrent comme  des feuilles mortes. Les renommées se
Contenu textuel de l'image :  souillent, l'amour se blasphème. La vierge  se prostitue.
Contenu textuel de l'image :  « Pourtant, il faut des femmes honnêtes,  car notre génération a de grandes choses à  accomplir. Ce temps est fécond ; époque
Contenu textuel de l'image :  d enfantement grandiose et terrible; un  nouveau monde naît du vieux monde. Il  faut de vraies mères, de vraies épouses, de  vraies fiancées.
Contenu textuel de l'image : « On demande des femmes honnêtes ! »  Il parlerait ainsi, l'abbé Maillart. Mais  sa voix se perdrait dans le désert. La coquetterie a conquis l'univers. La reine capricieuse et fantasque s'en va, follement, de la mansarde à l'hôtel princier, répandant ses idées les plus fantaisistes et les projets les plus bizarres.
Contenu textuel de l'image :
Contenu textuel de l'image : Que faire ?
Contenu textuel de l'image : Une jeune femme à qui je viens de lire ces lignes ; s'est mise à rire aux éclats. Elle s'est renversée dans une causeuse, étalant nonchalamment sa jambe ronde sur le velours des coussins, parmi les dentelles  du jupon.
Contenu textuel de l'image : — Mais vous êtes fou, mon pauvre Desclauzas ! Vous croyez que la toilette c'est le déluge. Vous appelez les chiffons un cataclysme , l'ordre naturel est renversé parce que mon corset est en  soie rouge, et que mon pantalon est garni de dentelles, dans l'ouverture des jambes ! Insensé !
Contenu textuel de l'image : Croyez-bien que nous ne serions ni plus vertueuses, ni plus chastes étant plus simples. Eve trompa Adam, et cependant Eve ne portait pas de jupes à trente-six volants, ni de porte-bonheur en rubis...
Contenu textuel de l'image : Elles sont impitoyables dans leur logique, ces belles pécheresses. Elles s'autorisent du péché de leur mère.
Contenu textuel de l'image : Tant qu'il y aura des pommes, faudra - t-il donc renoncer à demander des femmes honnêtes ?
Contenu textuel de l'image : E. DESCLAUZAS.

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