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    CAUSERIE

    Ces jours derniers, les journaux ont annoncé que les tristes héroïnes de deux causes célèbres, Gabrielle Fenayrou et Gabrielle Bompard, qui expient dans les prisons leur large part de culpabilité dans l'accomplissement de crimes également horribles, et dont le souvenir est encore présent à toutes les mémoires, se trouvaient à la veille d'obtenir leur libération conditionnelle.

    Qu'y a-t-il de vrai dans cette nouvelle ? A l'heure où nous écrivons, rien n'est encore venu la confirmer, et nous ne saurions dire si elle repose sur un fondement sérieux. Toujours est-il qu'elle a ramené l'attention sur ces deux grandes criminelles dont les sinistres exploits défrayèrent longuement, à l'époque, la presse quotidienne.

    Les crimes dont on vient de rappeler les détails, et auxquels leur nom restera lugubrement attaché, eurent, le premier il y a vingt ans, et onze ans le second, un retentissement considérable, par suite des circonstances particulièrement abominables dans lesquelles ils furent commis ; mais le dernier en date, l'assassinat de l'huissier Gouffé par Eyraud et Gabrielle Bompard, passionna plus profondément encore l'opinion que ne l'avait l'ait celui du malheureux Aubert par les époux Fenayrou.

    Cela tint à plusieurs causes, d'abord parce qu'il resta plus longtemps impuni, les assassins ayant pu se soustraire pendant près d'un an aux recherches de la justice, et ensuite parce qu'il se dénoua par une exécution capitale. En dehors de cela, il y avait la malle, la fameuse malle et les pérégrinations du funèbre colis qui, passant à la barbe des employés de l'octroi, par être amené à Lyon et de là à Millery, où il fut découvert.

    Ce ne fut pas tout. Dans Le cadavre retrouvé près de Lyon, la police parisienne se refusait obstinément à reconnaître l'infortuné Gouffé, et il fallut toute l'insistance du parquet de Lyon, qui du premier coup avait vu juste, pour lui faire admettre que son habituelle sagacité avait été mise, en défaut et lui faire reconnaître l'identité de la victime.

    Avec un pareil crime, les reporters avaient beau jeu, et pendant de long mois ils purent faire frissonner leurs lecteurs. Ce fut pour eux une grande époque.

    Il faut dire que quelques uns d'entre eux firent preuve, en cette occurrence, d'une rare ingéniosité. On se rappelle que Gabrielle Bompard fut amenée à Lyon pour la reconstitution des dramatiques circonstances qui avaient suivi le crime. Cette fille était si bizarre, son caractère paraissait si mystérieusement étrange, que le magistrat parisien qui dirigeait l'instruction crut devoir la faire venir dans notre ville pour lui faire préciser sur place les moindres détails de ses déclarations relativement au transport de la malle.

    On la conduisit donc à l'hôtel où Eyraud et elle étaient descendus, pour lui faire subir un interrogatoire sur le lieu même où ils avaient couché à côté du cadavre.

    Cette constatation devait naturellement avoir lieu en l'absence de toute personne étrangère à la justice. Comment dès lors s'y prendre pour savoir exactement ce qui allait se passer et le raconter ensuite point par point au lecteur justement exigeant? On aurait bien, il est vrai, pu savoir quelque chose ; les magistrats instructeurs ne sont pas si obstinément muets qu'on ne puisse les amener à donner quelques renseignements intéressants, lorsqu'ils ne sont pas de nature à gêner l'action de la justice.

    Mais ce n'était pas de l'à peu près qu'il fallait, on ne pouvait se contenter de quelques brèves indications ; il fallait le détail précis, vécu, de tout ce qui se passerait dans cette chambre d'hôtel. Bourrelée par le remords, Gabrielle Bompard allait peut-être faire des révélations nouvelles, on allait sans doute lui arracher des aveux absolument sincères. Et la belle scène de larmes qu'on attendait d'elle, et les beaux cris d'horreur qui allaient s'échapper de la bouche de cette détraquée, revenue tout-à-coup, par l'irrésistible puissance d'une évocation solennelle, au sentiment de la réalité, à la nette et claire vision de sa situation effroyable !

    Comment donc faire pour assister à cette scène sensationnelle? Tout autre y eut renoncé ; mais on ne prend pas aisément les reporters au dépourvu. Justement soucieux de bien renseigner leurs lecteurs et partant de ce principe que pour un journaliste, en pareille matière, l'indiscrétion est le plus saint des devoirs, leur détermination fut bientôt prise.

    Quand les magistrats, suivis de Gabrielle Bompard, se présentèrent à l'hôtel, il leur fut répondu que la chambre était louée. Ils y montèrent et frappèrent à la porte. On leur ouvrit aussitôt, et que virent-ils? Une douzaine de reporters lyonnais et parisiens qui s'étaient installés là, attendant les événements. Je suis ici chez moi, en compagnie de quelques amis, dit hardiment l'un d'eux. Mais si vous avez quelque constatations à faire, donnez-vous la peine d'entrer ; vous ne nous dérangez pas !!!

    On voit d'ici la tête des magistrats. Cependant, le premier moment de surprise passé, ils demandèrent formellement à rester seuls, et, malgré son insistance, le locataire dut se retirer, accompagné de tous ses camarades.

    Tout était donc manqué, allez-vous dire ? Ah ! Que se serait mal connaître l'esprit ingénieux des reporters ! En se retirant, les constatations faites, les magistrats entendirent un bruit inexpliqué. M. Chenest, alors procureur de la République à Lyon, se retourna et il aperçut une masse confuse qui s'agitait sous le lit. C'était un reporter du Progrès qui sortait de sa cachette.

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