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CAUSERIE

Adieu l'été ! Il a fini brusquement, noyé dans les pluies dont le retour a devancé cette année la période équinoxiale, nous gâtant la majeure partie du mois de septembre qui s'achève, et nous voilà rentrés dans barrière-saison, où les jours baissent rapidement, où retombe dans l'atmosphère le mélancolique rideau des brumes automnale.

Pourtant le mois d'octobre nous réserve encore assez souvent de fort belles journées. Que sera celui qui s'approche ? C'est le secret des dieux ; niais il nous plaît d'espérer qu'il se montrera aussi clément que ceux de ces dernières années. Et puis nous verrons bien. En attendant, répétons-le, adieu l'été !

Plaidant, il y a huit jours, la cause des hirondelles, nous louions les mesures prises pour empêcher la disparition de ces charmants oiseaux qui rendent à l'agriculture, par leur incessante chasse aux insectes, les plus précieux services. D'autres sont allés beaucoup plus loin dans leur zèle ornithophile, et nous étions décidément bien en retard ; voyez plutôt.

Sachez donc qu'il vient de se fonder à Londres un hôpital d'un nouveau genre et dont le besoin, paraît-il, se faisait sentir vivement. On ne traite dans cet asile de l'infortune ni les tuberculeux, ni les scrofuleux. ni les fiévreux, ni les anémiques, dont notre pauvre humanité foisonne; on y traite les petits oiseaux.

Ne riez pas. L'hôpital en question, à la fondation duquel une vénérable dame a consacré une somme importante, est organisé avec tout le confort possible, et toutes les ressources de la science moderne y sont mis à la disposition de la gent emplumée, la fondatrice se faisant aider dans son oeuvre par une demi-douzaine d'assistantes, des médecins et des chirurgiens.

Le traitement de ces petits malades ailés, dont la vie tendre exige de grandes précautions et beaucoup de patience, écrit un journal anglais, est, des plus malaisés. Aussi l'institution répond-elle à toutes les nécessités : instruments d'une finesse extrême pour réparer des pattes ou des ailes cassées, pharmacie contenant des médicaments pour toutes les affections dont peuvent souffrir les oiseaux, lits composés de minuscules paniers garnis de flanelle et de bassinoires, tout y est.

Nous avons cru devoir citer tout ce passage, fidèlement traduit, de crainte qu'on ne nous accusât d'exagération. Il nous reste à dire, pour être complet, que l'hôpital contient actuellement cent cinquante pensionnaires.

Nous connaissions déjà les hameçons cocaïnés, destinés à atténuer les affres dernières des malheureux petits poissons, et les chaussures en gutta-percha, pour empêcher les moineaux qui se perchent imprudemment sur les fils télégraphiques d'être foudroyés par un courant intempestif; mais ces inventions écloses dans la fertile imagination de M. Alphonse Allais ne sont que peu de chose auprès de la fondation de la bonne dame anglaise, et on peut s'attendre maintenant, comme quelqu'un l'a fait remarquer, à voir créer un de ces jours des maisons de santé pour hannetons enrhumés ou pour cochons d'inde constipés.

En attendant ces prochaines installations, l'hôpital pour les petits oiseaux fonctionne très activement, cependant que les parents ou les amis de la sensible dame font sans pitié aux infortunés Boërs une guerre d'extermination dont les horreurs soulèvent depuis longtemps l'indignation de tous les peuples civilisés.

Des oiseaux d'Angleterre passons maintenant aux poissons d'Allemagne. On n'a pas encore, eu l'idée dans ce dernier pays de créer des établissements hospitaliers à l'usage des animaux aquatiques, mais on s'y occupe de leur petite santé avec une si touchante sollicitude qu'il ne faudrait pas trop s'étonner de voir quelque Allemande combler cette fâcheuse lacune et marcher sur les brisées de la fondatrice de l'hôpital des oiseaux.

Les jardins royaux de Stuttgard contiennent divers étangs remplis de poissons auxquels les promeneurs se plaisent, comme on le fait ailleurs, à lancer de petits morceaux de pain. Or, l'autre jour, un citoyen de l'endroit, recherchant un nouveau genre de, distraction, eut l'idée, assez singulière, il est vrai, d'attacher à une ficelle une pomme de terre cuite qu'il jetait dans l'eau et qu'il en retirait vivement dès que les poissons faisaient mine de vouloir y mordre.

Déjà un certain nombre de badauds s'étaient rassemblés autour du facétieux quidam, quand survint un surveillant des jardins qui dressa procès-verbal contre le pseudo-pêcheur. Celui-ci eut beau protester d'abord, puis s'excuser, l'affaire suivit son cours, et dès le lendemain il s'entendait condamner à trois marks d'amende pour avoir « tourmenté » les poissons des étangs royaux.

Les poissons sont muets heureusement ; sans cela ils auraient bien pu demander des poursuites en escroquerie contre l'individu coupable de leur avoir fait espérer un gain illusoire par ce procédé fallacieux. Après de tels accès de sensiblerie on peut tirer l'échelle.

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