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84 LA R E V U E LYONNAISE distinguent et que je passerai brièvement en revue, est digne du cadre dont l'a entouré son éditeur. Un des plus grands mérites du style de M. Lortet et celui peut-être dont je lui ferai plus volontiers compliment, c'est sa sobriété. IL n'est guère de voyage en Orient où le lecteur ne se trouve dès l'abord rebuté par des descriptions flam- boyantes et interminables, toutes calquées sur le même modèle, tirades d'or et d'argentplaquées, comme disait Musset. Pour que la lecture en soit supportable il ne leur faut rien moins que l'incomparable richesse de mots dont dispose un Théophile Gautier ou l'étrangeté dont sait les revêtir un rêveur, comme Gérard de Nerval. Cet écueil, M. Lortet l'a soigneusement évité : sa phrase, libre en son allure et dégagée des ornements superflus qui en entraveraient la marche, se hâte au but. L'auteur a-t-il à peindre un paysage, il le fait à grands traits, suffisamment précis pour rendre l'image qu'il veut faire entrevoir. Mais s'il m'est permis de dire toute ma pensée, j'y voudrais trouver quelquefois une note un peu plus personnelle. L'émotion en est généralement absente : et pourtant pectus est quod disertos facit. Avec l'impassibilité froide du voyageur savant, M. Lortet constate, expérimente, note; mais l'empression intime ne se laisse point sentir. Sans prétendre exiger l'émotion religieuse d'un Chateaubriand, j'aurais voulu le voir saluer au moins de quelques paroles Jérusalem, la ville sainte, dont il me semble qu'on ne peut s'approcher sans être vivement remué, tant sont imposants les souvenirs qui s'y rattachent. Je n'ai point l'honneur de connaître M. le docteur Lortet et j'ignore absolument quelles doctrines religieuses ou philosophiques il professe ; mais il me paraît que pour tout homme le ber- ceau dont, malgré toutes ses dénégations, le monde moderne est sorti avec la civilisation dont il est si fier, doit être plein d'enseignements et remplir l'âme d'un religieux respect. L'universalité des connaissances de M. Lortet lui a permis de tirer de ses voyages tous les fruits qu'ils pouvaient produire. Nous le voyons, tour à tour lin- guiste et architecte, étudier les inscriptions et les monuments antiques, natura- liste, consigner ses découvertes ou ses constatations sur la faune et la flore des pays qu'il traverse; artiste, discuter la valeur des peintures, des armes, des étoffes, des vases, de tous les objets précieux qu'il lui est donné de voir ; méde- cin dévoué, prodiguer aux pauvres malades les ressources fécondes de son talent et de son dévouement; nourri de la lecture des historiens, il suit pas à pas et con- ti ôle leur texte qu'il redresse quand il le faut, avec les indications des lieux et des édifices. On comprend de quel intérêt puissant est la lecture de ce volume, écrit par un homme auquel nulle science ne paraît étrangère, et qui sait ré- pandre sur toutes ses discussions, archéologiques ou autres, une merveilleuse clarté. Il n'ignore point l'art de passer du sévère au plaisant, et de-ci de-là , une anecdote agréablement contée vient égayer les aridités de la science. Je ne puis parler de l'ouvrage de M. Lortet, sans appeler l'attention sur une question sur laquelle il est revenu souvent lui-même et qui est bien faite pour nous intéresser. Je veux parler du mouvement d'émigration qui, depuis un cer- tain nombre d'années, se produit des différentes contrées de l'Allemagne en Syrie et en Judée. Tandis que, follement désireux de lauriers improductifs, nous nous embarquons au Tonkiu, à Madagascar, au Congo, dans de lointaines expéditions, destinées à demeurer stériles pour notre pays, nos voisins d'outre-Rhin ont com- pris tout le parti qu'il y avait à tirer de ces merveilleuses contrées d'Asie-Mi-