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552                  LA REVU 1 LYONNAISE
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 moins traditionnelles, j'y suis allé pourtant pour échappera l'ob-
 sédant cauchemar d'un dithyrambe éternel non contrôlé.
    « Gomment ! vous ne connaissez pas encore les splendeurs de la
 Mitidja, les orangeries de Blidah, les horreurs de la Ghiffa, mais
 c'est une profanation, un sacrilège, un crime de lèse-nature !
 Courez, courez vite ! » Je pressentais bien qu'on me pressait trop
 et qu'il n'y avait pas de quoi courir, j'ai tenu à en être sûr et à
 pouvoir le dire. J'ai parcouru en France et ailleurs pas mal de
 plaines et de vallées célèbres, différant d'aspect, plus ou moins
 dignes de leur célébrité, empruntant toutes leur charme principal
 au luxe de la végétation, à la gaîté des eaux vives, des oiseaux
et des troupeaux, à la largeur et à l'originalité des points de vue ;
 rien de semblable dans ce coin de la Mitidja que j'ai vu en cou-
 rant. Du chemin de fer aux montagnes prochaines, le sol s'étend,
jaune, sec, poudreux, sur une ligne d'une horizontalité désespé-
rante, çà et là rompue par le groupement de trois eucalyptus, de
quatre platanes et d'une demi-douzaine de palmiers qui ressem-
blent à des bouquets de poil oubliés par le rasoir du temps le long
 d'un crâne octogénaire et très évidemment se groupent ainsi pour
échanger en voisins oisifs les rares cancans de leur désert. Les po-
teaux du télégraphe semblent être, comme harmonie de calvitie et
de couleur, les arbres vrais de cet endroit-là, on dirait les au-
tres en visite. Un « Oued» (rivière) atteste par un lit de cailloux
blancs, à physionomie d'ossuaire, le passage du torrent disparu.
Un Arabe maigre, drapé dans un burnous sale, avec une petite
charrue traînée par de petits bœufs, égratigne la terre sans bruit,
on n'entend pas d'oiseaux, on ne voit guère de troupeaux. Les mon-
tagnes étalant toutes la nudité de leurs entrailles couleur chocolat,
coupent brusquement l'horizon de leurs arêtes dures, sans aucune
image reposante de second plan. C'est étrange, ce n'est pas beau.
Et pourtant, quand on regarde avec des yeux d'artistes qui sont
les mêmes que ceux de la foi, on voit ou on croit voir, sous le
flamboiement du soleil dans l'azur, la poussière du sol se paille-
ter d'or, les cailloux de l'Oued se pailleter d'argent, les bouquets
d'arbre et les silhouettes de l'attelage arabe grandir, se détacher
avec une netteté violente, se colorer de nuances changeantes com-
me à travers un prisme, le chocolat lointain passer au pourpre et