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414                  LA REVUE LYONNAISE
tout la nuit, la figure de Saint-Gérand se présente à mes jeux. Il
me semble revoir aussi, la douce, la bonne, la belle « Madame Ca-
roline. » Mais quelle tristesse navrante sur sa figure ! Qu'est devenu
ce sourire qui nous enchantait ? cette gaieté sereine qui éclairait
tout de sa pure lumière ? Un soir, ilm'en souvient, elle me par-
lait de son Jules : « N'est-ce pas qu'il est bon, et que je dois me
trouver heureuse ? Quand je pense qu'on m'avait critiquée à l'oc-
casion de notre mariage... C'est un petit officier de fortune,
disait-on... Un officier de fortune ! jeune, bon, brave et qui m'aime
de tout son cœur! Ah ! que Dieu m'a donc fait une existence
bénie !... »

 , Encore une lettre du bon major : il me prêche toujours sur le
même ton : « Qu'il faut avoir du courage, que je puis lever le tête
bien haut, que tout le monde m'estime... » Quel est donc ce Code
de l'honneur militaire avec ses contradictions étranges? Que la
patrie ait besoin de vous, il faut lui donner sa vie ; qu'un cama-
rade vous regarde de travers, il faut'lui prendre la sienne, sous
peine de passer pour lâche : c'est le point d'honneur, à ce que
disent les jurisconsultes de régiment. Le point d'honneur, grand
Dieu ! Que devient laloi morale et religieuse ? celle de la tolérance,
au besoin, de la miséricorde? .. Et si l'homme qui vous a regardé
de travers est marié, s'il est père de famille, rien n'y fait : tuez-le
tout de même; que sa femme meure de chagrin ensuite, peu im-
porte; il ne faut pas qu'un Renard puisse rire de votre poltronnerie
en prenant son absinthe...

   Je reviens d'une expédition dans la Kabylie. Nous avons dû
brûler bien des villages, pour forcer les montagnards à se sou-
mettre, et surtout à ne pas nous faire la guerre en sauvages.
Après tout, de quel côté est le droit? Jadis je ne me serais pas
posé cette question. « Un militaire reçoit des ordres de ses supé-
rieurs, me disais-je, il les exécute; il n'y a pas de discipline,
d'armée, de patrie possible sans cela. » Aujourd'hui, tout m'irrite .
me dégoûte ou me fait douter de notre droit. La guerre ! quelle
belle chose dans les livres, mais quelle est horrible à voir de près !
Et parmi les guerres, combien y en a-t-il de justes ? N'est-ce pas