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LE MARIAGE DE SÉVERINE 83 tes et des bras magnifiques; il lui parut aussi qu'il s'exhalait de ses cheveux un parfum capable de donner au cerveau du poète le plus détaché des choses d'ici-bas, et que ses yeux, grâce sans doute à l'entrain dubal, étaient plus animés, plus brillants encore que de coutume. En emportant la jeune fille dans le tourbillon rapide, en la serrant à lui par sa taille souple et voluptueuse, il retrouvait dans sa mémoire ces lignes de la Confession d'un enfant du siè- cle : « C'est véritablement posséder en quelque sorte une femme que de la tenir une demi heure dans ses bras et de l'entraîner ainsi palpitante malgré elle et non sans quelques risques, de telle sorte qu'on ne pourrait dire si on la protège ou si on la force » , Il évita Clotilde dont le regard tant soit peu ironique l'ennuyait et l'embarrassait, et la tête en feu, le cœur battant avec violence, il alla respirer à l'écart ; mais bientôt l'orchestre se fit entendre de nouveau et il ne put s'empêcher de revenir vers le grand salon. Là , dissimulé dans l'embrasure d'une porte, il parcourut d'un re - gard, qu'il aurait voulu rendre indifférent, les groupes des danseurs et vit Séverine ayant pour cavalier un des élégants personnages qui lui avaient si fort déplu; il lui parlait, elle l'écoutait en riant. Le pauvre Maurice alors s'estima le plus malheureux des hommes ; cette Séverine qu'il aimait, il le sentait "bien maintenant, qu'il ai- mait depuis le jour où il l'avait vue pour la première fois, cette Séverine avec laquelle il avait toujours été pour ainsi dire en tête-à -tête, qu'il avait pris l'habitude de regarder comme sienne3 qu'il aurait voulu cacher à tous comme un avare son trésor, vingt jeunes gens s'empressaient autour d'elle cherchant à lui plaire, elle leur répondait, elle riait, elle dansait avec eux ; et lui qui si sou- vent avait été admis dans l'intimité près d'elle, lui à qui elle avait paru témoigner quelque bienveillance, il n'obtenait en ce moment rien de plus que le premier venu, moins même, car il ne voulait pas, il ne pouvait pas aller grossir la foule de ceux qui l'entouraient,- et comme eux quémander la faveur d'un mot ou d'un regard. Peu à peu, il finit par n'avoir plus conscience du lieu où il se trouvait ; complètement absorbé par ces pensées, il évoqua un à un dans sa mémoire les instants si doux qu'il avait passés chez M"10 Evrard auprès de Séverine : il la voyait, lui tendant, la main à son arrivée d'un geste tout aimable, puis reprenant son ouvrage en