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      Deux mois plus tard, le même journal revenait à la charge.
      « Quand les cris du parterre se prolongent de manière à empêcher la repré-
sentation, aux harangues d'un régisseur à la mine effarée succèdent celles d'un
commissaire, personnage le plus souvent aussi grotesque qu'un bailli d'opéra. Après
qu'il a parlé, les cris, les huées, les sifflets ne font que redoubler. Il n'y a plus
d'autre moyen que de faire cesser le spectacle et évacuer la salle par la force armée.
Nous croyons que l'autorité ne devrait jamais se montrer en face du public. Quand
elle intervient, elle ne manque pas de réunir tout le monde contre elle, et le mieux
qui puisse arriver alors, c'est qu'elle ne soit pas obéie » (i).
      Le rédacteur de l'article suggérait alors qu'au lieu d'expulser les perturbateurs,
ce qui aggravait le désordre, la police se bornât à dresser contravention contre eux et à
les faire citer devant le tribunal de simple police, où une première infraction ne don-
nerait lieu qu'à une simple réprimande, mais la seconde à une amende, et la troisième
à une peine d'emprisonnement.
      Conseils et paroles perdus. Les jours se suivaient et se ressemblaient : les mœurs
féroces du parterre et des galeries résistaient à toutes les semouces et à toutes les
menaces.
      « On siffle, on fait tapage — persistait à répéter le journal dont je viens de citer
des extraits. — On démolit les balustrades, on les jette à la tête des acteurs et de
l'orchestre. La garde vient, il y a des gens empoignés, puis traduits en police correc-
tionnelle» (2).
      En 1845, l'administration municipale s'avisa cependant d'un moyen qui lui
parut infaillible. A l'ouverture de la saison, au mois de mai, elle prit un arrêté qui
interdisait formellement les sifflets et instituait une commission de neuf membres
pour juger les débuts. Palliatif stérile, car il arriva alors que le public, privé du droit de
siffler, se mit à applaudir à outrance et avec d'autant plus d'énergie que les artistes
étaient plus médiocres. On sait qu'aux Etats-Unis le sifflet est le témoignage de satis-
faction, l'applaudissement par excellence et que plus un acteur ou un orateur est
sifflé, plus il est en droit de penser que son auditoire est enthousiasmé. Il se passait
 alors quelque chose d'analogue, et les bravos avaient exactement la signification et la
 valeur d'une manifestation en sens contraire. L'artiste qui paraissait dans un ouvrage
 était-il insuffisant i le public commençait par l'interrompre, par l'interpeller. Le
 commissaire essayait de mettre le holà ; l'orage continuait sous la forme de bravos
 insolents et d'applaudissements sans fin, qui poursuivaient l'artiste de leur ironie plus
 cinglante que des sifflets. Ou bien on grognait sourdement, on frappait des pieds, et
 les sergents de ville, les agents de police dont on avait bourré la salle, demeuraient
 impuissants contre ces protestations d'un nouveau genre, qui n'étant pas prévues
 par l'ordonnance municipale, ne pouvaient être réprimées.



    (1). Précurseur du 33 avril 1830.
    (3). Précurseur du 9 juillet 1830.