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                  A UN LYONNAIS DE LYON                     207

comme on dit encore chez vous, ou plutôt chez nous, puis-
que je suis tout à la fois d'ici et de là-bas. Je suis, comme
Sabine, écartelé entre deux patries, que j'aime également.
Je suis bien malheureux, Monsieur, et voilà qui dérange
diablement mon particularisme de ci-dessus. Et mêmement,
je ne suis point né en Alger par hasard, par un coup de
coude du Sort qui m'y envoya naître d'occasion. Mon père
y était établi depuis longtemps; il y vint des premiers et y
resta. Moi, je fus pour faire mes classes là-bas, au Lyon-
nais; puis je revins ici, où je suis encore, faisant nou-
velle souche dans ce nouveau pays. Après tout, comme dit
Brid'oison, ou à peu près, il faut bien être de quelque pays.
Ici, nous sommes tous de deux pays à la fois : j'entends les
anciens, ceux qui sont arrivés de bonne heure, avant que
l'Afrique eût fait des petits. Elle en a fait depuis, avec ceux-
là mêmes dont je parle, et les fils ne seront plus que d'un
pays, d'en Alger. En sorte que, pour conclure, étant Algé-
rien, on peut être Lyonnais quand même. Vous compre-
nez ?.,. Voilà toute l'histoire,
   Sachez au reste, tout en passant, que depuis quelques
temps c'est miracle que le nombre de Lyonnais qui nous
arrivent. Je présume que ce sont en partie ceux chassés par
l'horrible krach, qui viennent sur cette terre libérale tenter
une nouvelle fortune. C'est un indice pour vous autres,
cela. Le vieil esprit lyonnais subit aussi une transformation,
dont ledit krach est un manifeste résultat. Ce vieil esprit
casanier, méfiant un peu, très serré sur les principes de fond,
qui puisait ses racines dans l'ancien commerce de l'argent,
dont Lyon fut le grand comptoir, puis dans l'échevinage
professionnel, s'émancipe, hélas ! sacrifie aux faux dieux, et
quitte, pour courir aventure, le quartier héréditaire.
   Eh bien, Monsieur, je prends un goût singulier à pré-