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                         DEUX POÈTES PROVENÇAUX.                   478
qui ne puisse trouver sa place en de beaux vers. Si cela est
vrai pour notre ouvrier étiolé, hélas ! que doit-ce être pour
le paysan , le pasteur , en cette chaude terre de Pro-
vence, encore tout imprégnée de sève antique. Si le com-
merce et l'industrie, comme l'a démontré le même écri-
vain,(lj ont,dans l'antiquité, de si profondes affinités avec la
poésie, pourquoi n'en serait-il pas de même aujourd'hui?
Les procédés industriels de l'antiquité, pour être plus im-
parfaits, seraient-ils plus propres à inspirer la muse? Je
crois bien plutôt que ce ne sont pas les sujets qui man-
quent, mais les poètes, et que, si la vie antique nous pa-
raît si belle, c'est que nous la voyons au travers d'Homère.
   M. Mistral est sans contredit, parmi les Provençaux,
celui qui a poussé le plus loin l'application de cette poéti-
que. M. Aubanel n'a pas une sérénité aussi olympienne ;
il est plus personnel; il nous ouvre son cœur; mais il suffit
d'en lire deuxlignespour comprendre que c'est aussi un vrai
poète. On sent qu'il a été touché d'en haut. Sa poésie est
pleine de sanglots ; son cœur gonfle; il déborde ; il éclate,
mais qu'il y a loin de ces plaintes naïves aux douleurs de
Werther, d'Oswald ou de René, dont tant de pauvres poètes
ont essayé de nous donner un pâle reflet ! Il nous émeut
parce qu'il est lui-même, parce que sa douleur est sa dou-
leur à lui, douleur qui n'est pas, comme dans ses devanciers,
l'écho d'illusions dissipées, d'ennuis incurables, d'aspira-
tions inassouvies, mais douleur profonde, sincère, émou-
vante, qui s'attache à l'image d'une brune enfant, dont le
sourire avait entouré le cœur du poète de doux liens ; dou-
leur qui ennoblit, épure et fortifie au fond, et ne laisse rien
à l'âme de ces exhalaisons malsaines qui s'échappent des
tristesses de Joseph Delorme.
   Mais le grand charme de la poésie de M. Aubanel c'est
la jeunesse. Les grands rêveurs dont nous parlions tout à
l'heure, ces âmes orageuses qui ont été comme l'apparition

 (!)• Discours sur les affinités de la Poésie et de l'Industrie.