page suivante »
98 QUERELLE DES ANCIENS être ni présentée ni jugée de la même manière ; mais qu'on veuille bien me prêter quelques instants d'attention ; je vais essayer de répondre. Messieurs, Il n'en est pas de la science comme de la littérature ; son allure est essentiellement différente et il arrive même, pour elle, le contraire de ce qu'on observe dans les lettres. Pour ces dernières, en effet, après une certaine incubation, leur naissance peut être instantanée et leur perfectionne- ment rapide. Le début dans les sciences est lent et indécis, la marche longtemps incertaine, et le progrès arrive tard. Les lettres et les arts ont leur principe dans l'homme lui-même : c'est l'expression de ses propres facultés s'inspirant de sa nature ou du monde extérieur ; dans les sciences, il n'y a rien de spontané, tout est acquis par le travail ; et l'on peut dire a leur égard qu'il n'y a rien d'inné en nous que l'apti- tude et les organes dont le ciel nous a doués pour l'étude de la matière et des lois qui la régissent. Dans les lettres , il suffira d'un homme de génie, qui ait de nobles et ardentes passions et, avec elles, un sentiment profond de la nature , pour porter d'emblée l'art qu'il cultive a un haut degré de perfection. Dans les sciences, les plus grands esprits n'ont point la même influence ; ils découvriront un principe, une méthode, une vérité importante ; mais la science ne sera pas faite pour cela ; il lui faut les labeurs des générations et des siècles. La vérité scientifique ne se laisse con- quérir qu'à la longue ; on n'arrive jusqu'à elle que par le chemin de l'expérience qui est toujours long et difficile. Dans les lettres et les arts, les conquêtes accomplies restent un fait acquis ; hommes et choses conservent le rang que leur valeur leur a fait assigner ; les passions et les senti- ments se ressemblent à toutes les époques et leur langage