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                         RÉTIF DE LA BRETONNE.                              531
    De même qu'il s'était passionné pour Shakespeare, se croyant de bonne foi
 le seul écrivain de son siècle en état de lutter contre lui, de même il n'a
 pas l'habitude de se mettre à genoux devant les renommées les plus hautes,
 même devant Molière. Ni hommes, ni idées ne lui imposent. Il reprochera
 en mainte occasion , à l'auteur du Tartufe, l'Ecole des Femmes, l'Ecole des
 Maris, George Dandin et Pourceaugnac. Que le maître l'ait dit, que le public
  batte des mains, cela lui importe peu. II a entrepris de serieuser, comme il
 dit, son siècle, tandis que les autres s'appliquent à le frivoliser. A tout mo-
 ment , il embrasse son lecteur en s'écriant : Je suis ton meilleur ami, je ne
 veux que ton bien, je ne veux que le convertir, toi, l'apostat de la nature et
 du genre humain. El quelle confiance en lui ! avec quelle ingénuité il se
qualifie d'admirable et s'appelle immortel! « 0 Rétif de la Bretonne ! se dit-il
à lui-même, tu ne seras apprécié que trop tard ; mais, malgré tes détracteurs,
tu passeras glorieux à la postérité; brave les vils roquets, 6 Nicolas-Edme,
 tu es , de tous les écrivains , celui qui m'a fait le plus penser. 0 infortuné ,
tu es dévoré de chagrins ; mais qui te les donne ? Pour te consoler, jette les
yeux sur tes ouvrages ; je vois le Pomographe, et je Irésaille de la beauté
 et de l'utilité de tes vues sages ; je vois ensuite la Mimographe, système net,
utile, radical et non palliatif, comme celui de Riccoboni, je vois les gynogra-
phes, et Vanlropographe plus admirable encore, ouvrage unique d'une philoso-
phie profonde,réforme radicale qui rendrait inulilesles deux premiers projets,
et je suis surpris que ce siècle corrompu ait souffert qu'ils paraissent. Je vois
le Paysan perverti, c'est l'ouvrage d'un talent naturel autant que sublime. Tu
as présenté la morale de 560 manières différentes dans tes Contemporaines. 0
Nicolas, tu peux avoir des chagrins après tes chefs-d'œuvre, mais la seule idée
de les avoir produits doit tenir lieu de tout à leur sublime auteur. »
   Tel est Rétif! tel est ce descendant de Perlitiax, car, sa généalogie à la
main, il se prétend issu de cet empereur; tel est ce personnage singulier qui
s'était lui-même donné le surnom de hibou, toujours sérieux, même au sein de
ses débordements et de ses folies. L'ironie lui était odieuse, et à l'heure où
cette Minerve nouvelle, éclose du cerveau de Voltaire, régnait en souveraine
à Paris, il l'avait proscrite de sa Mégapatagonie. Comment une telle figure
n'a-t-elle tenté ni un romancier ni un dramaturge? La première fois qu'i;
entendit un opéra de Gluk,il s'écria : J'attendais cette musique depuis vingt
ans. Il me semble passer en revue ses contemporains à la façon de ce Slerli-
nius de la satyre d'Horace :

                   Quisquis luxuria liislisve superstitïone
                   Aut alio mentis inorbe catet ; hinc proniu-s me
                   Dumdoceo insanire omnes,vos cn'àinc aditc.