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                   BÉRANGER ET PIERRE DUPONT.                        71

      Quoiqu'il en soit, dans ce siècle où les partis, les passions, les
  intérêts, les coteries s'entendent si bien pour user les hommes,
  démolirles renommées qui les offusquent, il est remarquable que la
  réputation de Béranger n'ait pas souffert. Par un privilège sans
  exemple, il a vu, de son vivant, sa gloire monter au zénith et
  s'y fixer. A cette hauteur, elle n'est plus celle d'un parti, elle
  appartient à la France ; les révolutions qui vieillissent, en
  vingt-quatre heures, hommes et choses, au point de les rendre
  méconnaissables, aux yeux des contemporains, les révolutions,
  ces mères de l'oubli, n'ont passé sur son front que pour y
  déposer des couronnes. Un demi silence, préférable aux
  bruyantes ovations de là rue, s'est fait autour de son nom ; il
  atteste le respect comme, dans un sanctuaire, il annonce la
  présence du Dieu qui l'habite. Quelle destinée que la sienne !
  Lui, le Tyrthée populaire, le barde de la révolution sera, en
  littérature, le conservateur par excellence, le seul poète vraiment.
' classique, et cela spontanément, sans parti pris, sans esprit de
  système et d'école. Que la chaîne politique se rompe entre les
 temps anciens et les nouveaux, la tradition littéraire ne sera pas
 rompue ; le trouvère des guinguettes maintiendra, dans les
 hautes et pures régions de l'art, l'unité de l'esprit français,
 sa perpétuité. Par Voltaire, il donne la main à Lafontaine, et
 par Lafontaine à Rabelais, reliant ainsi trois siècles au nôtre.
   Qui a poussé plus loin queiui l'art de savoir vieillir? Beau
modèle à proposer à tous nos écrivains ! Dans cet art, il est au
niveau de Chateaubriand, son illustre ami, cet autre patriarche
delà littérature, auquel il est impossible de ne pas songer, en
parlant de Béranger ; mais il est plus simple. Voilà deux grands
hommes, à coup sûr, différents de caractère et d'opinion, partis
de points opposés et qui se donnent la main, en plein soleil, par
dessus nos haines, en face de nos misères morales. Quelle
leçon ! ils auraient pu prétendre à tout, finir leurs jours
chamarrés de croix et de cordons, en se prélassant dans les
pourpres officielles avec leur part de pouvoir ; ils dédaignent
tout cela ; ils demandent l'ombre, la retraite ; ils se l'imposent,
alors que le monde les convie encore au forum ou à la tribune,