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BÉRANGER ET PIERRE DUPONT. 69 Non, elle s'accroît, elle s'élève. En restant lui-même, le poète se place au niveau des plus grandes œuvres de la littérature moderne. Certes, cette littérature mérite bien des reproches, elle est souvent fausse, factice, artificielle, toute en dehors, peu conforme à l'esprit national, gonflée de vent, pleine de chimères; il n'en est pas moins vrai qu'elle a élevé l'idéal littéraire de la France, et retrempé la forme poétique. Lisez Jeanne la rousse, les Contrebandiers, Jacques, et dîtes si Béranger a dédaigné de la suivre et de lui emprunter ce qui en valait la peine, d'en prendre le ton général. On dirait que le Vagabond, une des plus belles chansons du poète, a été écrite après une lecture de Child-Harold. Les feux follets rappellent ces clairs de lune propres à certains paysages de Lamartine ; il n'y a pas jusqu'à la manière des Orientales, qui ne se trahisse dans ce couplet découpé et coloré, comme une strophe de Sarah la baigneuse : S'éveillant, Babillant Au jour qui naît et brille, Son petit corps scintille, D'émeraude et d'azur, Et d'or pur. Fleur qui cherche sa tige : La voilà qui voltige. L'aurore en a souri. Baisez-moi, Colibri, Colibri ! Lorsqu'on lit Béranger, on reste confondu de la prodigieuse variété de son œuvre ; il a cette abondance qui est le signe des forts et chez lui, chose rare, cette abondance n'exclut pas la patience et l'amour du fini. La chanson, entre ses mains, comme la fable entre celles de Lafontaine, se transforme et se prête à toutes les fantaisies du poète. Le monde entier tient dans un petit cadre. Ici de fines satyres, comme : Paillasse, Vieux habits ! vieux galons ! VHabit de cour ! les Marionnettes; là , l'hyperbole de Juvénal, comme dans.- Nabuchodonosor, tantôt des poèmes touchants ou comiques, comme dans: Les deux sœurs de charité, La mère aveugle, Les clefs du Paradis,