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494 DES LIMITES plus à se mettre en harmonie avec la justice, sans qu'il y ait né- cessairement un progrès réel dans la conscience et dans la mo- ralité absolue des individus. Le progrès que nous appelons le progrès moral dans la société est donc, dans son origine, plutôt intellectuel que moral ; il n'a pas pour cause la perfectibilité de la vertu, mais la perfectibilité de l'intelligence. Supposez qu'il en soit de la moralité et de la vertu comme de la science, et qu'elles ne dépendent pas seulement de la volonté de l'individu, mais du siècle où il a vécu, avec quelle injustice la divine Providence ne semblerait-elle pas avoir réglé nos destinées ? Le mérite ne serait pas pour tous, aux mêmes conditions et au même prix, et le but également prescrit à tous serait plus rapproché des uns, et plus éloigné des autres. La moralité des uns ne viendra donc pas en aide à la moralité des autres, ni les vertus des ancêtres ne servi- ront d'échelon pour les vertus de leurs descendants. Vantons- nous d'être plus éclairés, mais non pas d'être plus vertueux que nos pères. Il nous est permis de croire à des lois et à des institu- tions meilleures, à une société où chacun sera mieux garanti contre les pièges des méchants, et moins tenté lui-même de faire le mal aux autres ; mais il ne nous est pas raisonnablement per- mis d'espérer l'avènement d'une société où chacun sera ver- tueux, où il n'y aura plus ni égoïsme, ni envie, ni convoitise, d'une société enfin où, suivant l'illusion de Fichte, la pensée même du mal serait bannie de l'âme du méchant. Il en est de l'art comme de la vertu, les siècles ne le verront pas successivement s'accroître et se perfectionner. Il y a eu sans doute et il y aura encore des perfectionnements dans les procé- dés extérieurs et mécaniques de l'art, mais non pas dans l'art lui-même, c'est-à -dire dans l'inspiration et le génie de l'artiste— Certainement les derniers venus l'emporteront par la science, mais peut-être ncl'emporteront-ils pas par 1 es beaux-arts. Voyez si les siècles de Périclès et d'Auguste ne souffrent pas toujours la comparaison avec les siècles de Léon X et de Louis XIV. De combien les modernes n'ont-ils pas dépassé Euclide, Ptolémée ou Pline le naturaliste? Mais peuvent-ils également se vanter