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DE LA PERFECTIBILITÉ HUMAINE. 491 œuvre essentiellement individuelle et personnelle, que la société ni ne peut, ni ne doit prendre à sa charge. Elle a bien pour de- voir de protéger l'individu, mais non pas de l'asservir, ou de se substituer à lui dans l'accomplissement de sa tâche ; elle doit lui tendre la main, mais elle ne doit pas marcher pour lui. Je vous permets de croire un moment à la possibilité d'un mécanisme social, dont toutes les parties soient tellement ajustées, que l'in- dividu soit dispensé de tout effort, de tout souci, de toute pré- voyance, et qu'il soit pourvu à tout pour lui et sans lui, afin que vous considériez un peu ce qu'il en adviendrait, par rapport à la dignité humaine. Que serait cet homme, qui jamais n'aurait ni travaillé, ni lutté, ni souffert, cet homme, auquel tout viendrait à souhait , et pour qui la société tiendrait en main la baguette d'une fée ? Ne vous hâtez pas d'envier son sort ! car, à vrai dire, il n'aurait de l'homme que l'apparence et le nom. Par défaut de stimulant et d'aiguillon, la liberté dormirait en lui, il s'ignore- rait lui-même, il serait sans dignité, sans force et sans courage ; ce serait un enfant plutôt qu'un homme, une chose plutôt qu'une personne. Donc, loin d'être la plus parfaite, une telle société, si, par im- possible, elle pouvait exister, serait la plus détestable de toutes, parce que, au lieu d'être en harmonie, elle serait en contradiction avec le but de la nature humaine, parce que, au lieu de faire de nous des hommes, elle nous tiendrait toute notre vie avec des lisières, et nous ferait vieillir dans une continuelle enfance. Voilà comment les erreurs sur la nature même de la perfecti- bilité de l'homme s'enchaînent aux erreurs sur sa destinée ; voilà comment il est nécessaire de s'assurer de la vraie fin de l'homme, pour déterminer en quoi consiste son perfectionnement , et fonder quelques conjectures raisonnables sur l'avenir de l'hu- manité. Ce n'est pas seulement sur la nature, mais encore sur les li- mites de la perfectibilité, que se trompent la plupart des théories de progrès social. Il faut distinguer deux sortes de perfectibilité : l'une, essentiellement propre à l'individu, qui commence et qui finit avec lui, et l'autre, qui peut s'étendre à la société tout en-