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LETTRES SUR LA SARDAIGNE. 357
lèvent peu à peu la foi religieuse, pour les vouer au culte
égoïste du veau d'or. II se plaignait des progrès de l'in-
dustrie en Sardaigne, le pauvre homme ! hélas ! qu'aurait-
il dit, s'il l'avait vue en France, cette horrible industrie,
étendre en tous lieux ses réseaux de moellons et de fer, rôder
autour des vallées ombreuses et des bosquets enchantés,
traînant après elle un grand bruit de ferrailles et de vapeur ;
éventrant les prairies, abattant les forêts, pour édifier des
murailles de briques noires, des usines mugissantes et des
cheminées gigantesques, d'où s'échappent sans cesse d'épais
tourbillons de fumée. Mais, à ses yeux, la cause la plus in-
fluente de la désorganisation future, c'étaient les livres ; ces
pauvres livres, les esclaves très—iidèles et très-humbles des
mœurs, dont on les accuse d'être les corrupteurs et les
maîtres. Nos auteurs modernes, qu'il connaissait à peine,
étaient pour lui les objets d'une haine particulière. Il les
accusait d'avoir soufflé, les premiers, cet esprit de révolte
contre les idées consacrées, et d'avoir démoralisé la jeunesse.
Vous l'eussiez pris pour un membre de lune de nos aca-
démies, a voir sa généreuse indignation contre cette littéra-
ture indépendante et sans principes.
Et vraiment l'accusation, me direz-vous peut-être, ne man-
que pas de justesse ; l'armée des littérateurs et des artistes
est une armée indisciplinée, sans chef et sans drapeau, et
dont chaque soldat se hâte, par un chemin différent, vers un
but incertain.—D'abord, cher ami, en fait de principes philo-
sophiques ou littéraires, nons en avons tant vu passer, re-
passer et trépasser, que le scepticisme est chose justifiable
aujourd'hui. Il n'y a plus de principes reconnus, plus de
théories universellement acceptées, et c'est précisément cette
variété de systèmes, celte diversité d'opinions et d'écoles,
qui rendent plus certaines les chances d'atteindre une des
faces multiples du beau. Au reste, le digne homme était