Sommaire :

    Causerie

    Bien bizarre n'est-ce pas? cette saison estivale. Dans les premiers jours du mois, escaladant quatre à quatre les degrés de son échelle, le thermomètre était monté d'un trait à des hauteurs invraisemblables, comme en voient seuls d'ordinaire les habitants des tropiques ; le bitume des trottoirs fondait sous les pieds, et l’on eût pu faire cuire convenablement des œufs à la coque rien qu'en les exposant pendant quelques minutes aux rayons du soleil.

    Quelques jours après, par un revirement subit, le mercure dégringolait dans le tube capillaire avec une rapidité non moins vertigineuse que sa montée, et du coup nous retombions aux plus basses températures qu'on ait jamais observées en cette saison. Le mouvement de va-et-vient a repris depuis : voilà que ça remonte ferme, et nous aurons peut-être encore plus chaud qu'avant quand paraîtront ces lignes, à moins que d'ici-là le mouvement n'ait repris en sens inverse, tout comme à la Bourse. Ces incessantes fluctuations n'ont rien de bien gai.

    Ce qui ne change pas, ce sont les illusions des apôtres de la paix universelle. On se bat dans le Sud africain, on s'assomme au pays des Ashantis, on s'égorge en Chine, mais les doux illuminés ne s'inquiètent pas pour si peu et ils s'apprêtent à tenir une conférence où seront exaltées les beautés de l'arbitrage international et où les peuples seront conviés à venir boire à la coupe de justice et de fraternité. Il est permis d'admirer la foi robuste de ces braves gens ; quant à croire à leurs rêveries humanitaires, le temps ne s'y prête guère, et c'est, comme on dit, une autre paire de manches.

    Mais ne vit-on pas d'illusions? C'est ce que s'est dit sans doute, après tant d'autres, cet original qui, se considérant comme un amphibie, passe régulièrement depuis des années la moitié de sa vie dans l'eau. Passe encore quand il fait chaud, comme dans ces régions de l'Afrique centrale, où la température est si élevée que les habitants en sont réduits à rester toute la journée dans de vastes jarres remplies d'eau, si bien que les notables du pays échangent des visites sans sortir de ces baignoires primitives que portent leurs esclaves.

    Passe pour ceux-là, mais dans les pays à peine tempérés, comme l'Angleterre ! Car c'est en effet un sujet de la reine Victoria, un habitant de Chesterfield, qui se livre ainsi à ces longues séries d'exercices aquatiques.

    D'un bout de l'année à l'autre, et quelque temps qu'il fasse, il se plonge aussitôt levé dans une grande piscine qu'il a fait installer dans son cottage. Après deux heures d'immersion il prend son premier repas, et il a encore le morceau à la bouche qu'il se replonge dans l'élément liquide. La faim seule l'en fait sortir, et à peine est-elle apaisée qu'il recommence sa baignade, suivant ainsi de tous points le régime du castor du parc de la Tête-d'Or.

    Mais notre castor est célibataire. Aurait-il même une compagne que cela ne présenterait aucun inconvénient, au contraire, car celle-ci s'accommoderait aussi bien que lui de ce régime aquatique et elle le suivrait volontiers dans ses humides ébats.

    Seulement notre homme est marié, et sa femme ne professe qu'un goût modéré pour ce genre d'existence. Il faut du bain, pense-t-elle, mais pas trop n'en faut, et elle répugne fortement à suivre les prescriptions du code qui, en Angleterre comme en France, veut que la femme suive son mari partout où il lui plaira d'habiter.

    La vie d'amphibie n'a pour elle aucun charme ; elle a bien essayé de le faire comprendre à son mari, mais ç'a été peine perdue ; celui-ci n'a rien voulu savoir ; à toutes ses objurgations, l'homme n'a rien répondu — muet comme un poisson, naturellement, — et il s'est contenté de piquer sa tête dans la piscine.

    Si bien que la malheureuse épouse a fini par perdre patience. Ne pouvant rien obtenir de son mari elle en a été réduite à formuler devant les juges une instance en divorce. Il est à peine besoin d'ajouter que le tribunal, pris de compassion, n'a pas hésité à rendre sa liberté à l'infortunée créature. L'autre, pendant ce temps, continua ses exercices nautiques, et il les continuera peut-être encore longtemps, à moins qu'un de ces jours la police ne vienne mettre un terme à cette bizarre existence, en conduisant l’homme-poisson dans le cabanon auquel il nous paraît, destiné. Son régime, il est vrai, n'en sera guère modifié, car à défaut de piscine il y sera douché fortement, ce qui, après tout, ne sera pas pour lui déplaire, étant donné son goût immodéré pour l’eau.

    Puisse au moins cette causerie aqueuse vous être rafraîchissante ! Il fait si chaud !

    Retour