Causerie. 1er juin 1898.
La Chambre neuve est à peine réunie et nous savons déjà quel est l'honorable qui remplacera, dans le rôle " d'excentric", le bon docteur Grenier rendu à ses chères études musulmanes. Il s'appelle Légitimus, député de la Guadeloupe.
Malgré son nom en us, le nouvel élu n'est ni professeur ni savant. Nègre de naissance, et bien résolu à continuer, comme disait ce pauvre Mac-Mahon, sorcier de profession, le mandataire de la Pointe-à-Pitre n'est pas un homme ordinaire.
Bien que fort jeune, M. Légitimus a déjà derrière lui un passé politique. Il représente depuis plusieurs années ses compatriotes au Conseil général. Et pour se faire élire, on raconte qu'il eut recours à des pratiques de sorcellerie irrésistibles, contre lesquelles sa candidature officielle elle-même ne saurait prévaloir. La chose se passa dans un cimetière, la veille du scrutin, au clair de la lune, parmi les tombes. Simplement vêtu d'une cravate rouge, M. Légitimus se livra, en ce cadre macabre, à une bamboula frénétique accompagnée d'incantations et de sortilèges. Les esprits bienfaisants en furent charmés et les mauvais mis en déroute. Et le lendemain, le nom de Légitimus sortait triomphant des urnes !
La recette est à retenir pour les candidats malheureux de la métropole, qui pensent déjà aux luttes futures. Reste à savoir si elle garde son efficacité pour l'exportation et si, chez nous, la police n'interviendrait pas contre cette manoeuvre de la dernière heure, exécutée en costume si succinct.
Quoi qu'il en soit, voilà notre féticheur des Antilles à la Chambre, prêt à monter « à la grande tribune française » suivant l'expression majestueuse de feu Amagat. II ne saurait manquer d'y avoir un grand succès, à en juger par l'échantillon ci-dessous qui nous permet de goûter et sa langue et sa diction : Je si pou le travailleu conte l'exploiteu, pou la Epoupique sociale conte la Epoupique éactionnaie.
M. Légitimus parle donc, à la fois, en nègre et en Incroyable. Il résume, en sa seule personne, les conspirateurs de Madame Angot et Chocolat du Nouveau-Cirque. Ce ne sont pas là des qualités banales. Saluons, avec une curiosité sympathique, ce pittoresque « epésentant du peup », ce « numéro » sensationnel du Théâtre des Délassements-Politiques. Nous aurons l'occasion d'en reparler à ses débuts.
Au moment même du Grand-Steeple d'Auteuil, où les « nationalistes » ont pu acclamer leur première victoire en assistant au triomphe d'une jument française, encore que son propriétaire soit belge,en cette journée parisienne entre . toutes, on a appris la mort de Jacques Saint-Cère, un homme qui fut, à son heure, une notoriété parisienne, -et qui, depuis deux ans déjà, avait sombré.
Vous souvenez-vous de cette étrange affaire Lebaudy, après la mort du Petit-Sucrier, où des écumeurs de Paris, rastaquouères, flibustiers, gens de lettres douteux, eurent à se défendre contre des accusations de chantage ? St-Cère y fut impliqué. Il paraît bien que ce fût à tort puisqu'on l'acquitta, en dépit des efforts de l'accusatrice, une actrice connue qui, sûrement avait été plus redoutable aux millions du Petit-Sucrier que tous les autres parasites, y compris même l'inoubliable M. de Cesti.
Malgré l'acquittement, malgré sa brillante situation dans le monde des lettres, St-Cère en sortit ruiné matériellement et moralement. Ce fut, à partir de ce jour-là, un homme à la mer, un naufragé de l'océan parisien.
Ses amis prétendent qu'il a été victime d'une vengeance. La Célimène qui fut la consolatrice suprême du petit Lebaudy ne l'aurait impliqué dans l'affaire que par rancune de ce mot que St-Cère lui a décoché dans la Vie parisienne, alors qu'elle veillait au chevet du tringlot millionnaire : Mais c'est la petite-soeur des riches!
Le mot est joli et d'une rosserie suprême. Mais avouez que, si tout cela est vrai, il aura été payé cher, et que la belle comédienne, reine des planches et du turf, coquette applaudie à la scène, joue supérieurement à la ville les troisièmes rôles de drame!





