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Causerie

Lyon possède présentement, un émule de feu Lemice-Terrieux. Cet audacieux fumiste a pris pour tête de Turc, depuis tantôt deux mois, un honorable magistrat de la Cour. On voit que notre homme ne redoute rien, puisqu'il ose choisir comme cible un représentant de la justice, et non des moindres. Il se flatte apparemment de n'être jamais découvert, à l'exemple de nombreux assassins pour lesquels Lyon est une terre d'élection, un refuge certain d'impunité. Et, de fait, il a pu jusqu'à ce jour accabler sa victime de mille persécutions quotidiennes, dont la moindre est fort désagréable et dont l'accumulation et le renouvellement suffisent pour faire à l'infortuné magistrat une vie pleine d'amertumes.

Un jour, on lui envoie vingt stères de bois qu'il n'a point commandés ; le lendemain son escalier est encombré par une longue théorie de charbonniers montant à son domicile d'innombrables bennes dont il n'a que faire ; puis quarante bains lui sont amenés en même temps de tous les points de la ville. Tantôt il voit son antichambre envahie, par onze pédicures convoqués pour des cors chimériques ou des oeils-de-perdrix illusoires. Une autre fois, c'est une douzaine de tailleurs qui se présentent pour lui prendre mesure à la fois. Et enfin, un beau matin, il s'est aperçu qu'on l'avait abonné à trente-deux journaux révolutionnaires, anarchistes et même pornographiques...

On a fait mieux. Le parquet de Paris reçut un jour une dénonciation signalant un nommé B..., dit le Transalpin, avec indication de son domicile à Lyon, comme l'auteur de l'attentat de la rue Lafayette, contre M. Félix Faure, au moment du voyage en Russie. Le parquet de Paris envoie aussitôt une commission rogatoire à Lyon. On mobilise la police pour perquisitionner chez l'individu suspect, et, au moment de forcer sa porte,-on s'aperçoit que le prétendu « transalpin », confectionneur de bombes, n'était autre que notre magistrat! Encore une « bonne farce » imaginée par son bourreau masqué...

Où s'arrêtera cet enragé fumiste ?

Ce sont là des plaisanteries qui pourraient coûter cher à leur inventeur. Ni Rodolphe Salis, ni Alphonse Allais, les maîtres de l'école du Chat-Noir, ni l'illustre Sapeck, ne se sont permis de troubler à ce point le repos de personne, et leur oncle Sarcey lui-même n'eut jamais à se plaindre de pareilles farces.

On lui en a fait pourtant et de roides : par exemple les articles égrillards ou incohérents qu'Alphonse Allais signait Sarcey dans le Chat-Noir. Le magistrat de Lyon n'a pas encore vu sa signature dans les journaux anarchistes ou grivois auxquels il est abonné malgré lui !

Une des meilleures que le cénacle montmartrois fît à Sarcey a été racontée par 1' « oncle » lui-même.

Le Chat-Noir recevait souvent la visite d'un bon jeune homme de province, auquel on montra Alphonse Allais comme étant Sarcey en personne,— et notre gobeur de couper dans le pont... Or le bon jeune homme, qui avait un manuscrit en poche, voulait le présenter au grand critique. C'est alors que Salis lui dit : Demain samedi, le feuilletoniste du Temps travaille à son feuilleton. Vous êtes donc sûr de le trouver chez lui, rue de Douai. Vous entrerez en disant au domestique : j'ai rendez-vous ; vous monterez au second et, ouvrant la porte en face, vous verrez un gros monsieur à lunettes. Celui-là c'est le secrétaire payé pour éloigner les importuns, et même il se fait passer pour Sarcey. N'hésitez pas à lui taper sur le ventre en lui disant : Non mon vieux ! on ne me la fait pas à moi ! On vous croira un des intimes et Sarcey, que vous avez aperçu ici, sera bien obligé de vous recevoir ! »

Je vivrais cent ans, a raconté Sarcey, que je me rappellerais la scène : Un samedi, je vis entrer un jeune homme qui me dit résolument, après m'avoir entendu répondre que j'étais bien Sarcey : — On ne me la fait pas, à moi, — là-dessus, la tape sur le ventre ! — « Je connais bien l'oncle. On me l'a montré au Chat-Noir ! La blague était ingénieuse. Sarcey ne s'en fâcha point. Tandis que, le magistrat lyonnais, accablé chaque jour par d'odieuses mystifications, a toutes les raisons du monde de les trouver mauvaises.

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