Sommaire :

Causerie

On n'est pas toujours fier d'être Français quand on contemple nos députés. Il y a là une collection singulière où tous les échantillons ne sont pas de premier choix, notamment l'ineffable Faberot, qui disait l'autre jour a la tribune « ils pilulent» au lieu de « ils pullulent ». D'autres encore, dans leur langage, prennent de fâcheuses et comiques libertés avec cette grande dame qui est la Langue française. Quelques-uns aussi se tiennent au Palais-Bourbon comme au zinc du coin. Mais tout cela n'est rien à côté du Parlement autrichien.

Je ne sais si dans le service de l'Autriche les députés ne sont pas riches, à l'instar des militaires, mais il est certain que par l'extravagance et le chahut et les farces de gamin, ils laissent bien loin derrière eux leurs émules français.

Les journaux de cette semaine ont donné à ce propos des détails inouïs. Jamais, dans aucun temps, sous aucun régime, dans aucune enceinte consacrée à la confection des lois, jamais on ne vit pareilles scènes. Les vociférations, les hurlements, le potin effroyable sous les formes les plus cocasses emplissaient toutes les séances. Le président avait beau protester, se couvrir, procéder aux expulsions les plus rigoureuses, rien n'y faisait : on se serait cru dans une ménagerie de fauves épileptiques.

Les députés expulsés rentraient par la fenêtre. D'autres forçaient les portes sous un déguisement, comme M. Wolf, auquel les huissiers arrachèrent sa fausse barbe. Ceux-là sont venus à la Chambre avec des trompettes d'enfant et des mirlitons; ceux-ci avec des poches pleines de pommes cuites ou de pfennings— les sous de là-bas — pour jeter à la tête du président. Et plusieurs fois des scènes de pugilat, où l'on sortit les couteaux, s'étalèrent dans le temple législatif.

Nous n'en sommes pas encore là chez nous. Il y a même de la marge. Et cependant l'Autriche est une monarchie. Notre République n'est donc point « la pelée, la galeuse »... d'où vient tout le mal, — comme le jeune prince Gamelle et ses amis le prétendent fallacieusement et impudemment.

Puisque nous voilà à la Chambre, jetons un coup d'oeil sur le « rôle général des pétitions » des trois derniers mois, qui vient d'être publié parmi les documents parlementaires. Ce relevé est moins pittoresque qu'à l'ordinaire. Il abonde d'habitude en réclamations ingénues et cocasses. Cette fois on n'y trouve guère que des requêtes banales et multipliées contre les avoués et les notaires, ou des pétitions d'employés de l'Etat demandant des augmentations de traitement et des retraites.

On peut y cueillir cependant quelques numéros intéressants. Par exemple le sieur Lebert à Wissous (Seine-et-Oise), qui demande que le testament du duc d'Aumale soit cassé . Est-ce que M. Lebert n'aimerait pas l'Académie Française ? Ou bien se croirait-il lui-même héritier du feu duc et du splendide domaine légué à nos Immortels ? Le rôle est muet sur les arguments de M. Lebert. Et pourtant il ne serait pas indifférent de savoir quels sont ses griefs contre un testament que M. Philippe d'Orléans n'a pas dû, lui non plus, voir d'un oeil satisfait.

Plus loin on remarque qu'un sieur Dalbera, de Paris, s'adresse à la Chambre pour que le " sommier élastique " qu'il a inventé à l'usage des troupiers soit enfin mis en service. Ça, c'est une bonne idée. J'en appelle à tous les "vingt-huit-jours" qui ont si fort à se plaindre des lits régimentaires et des "demi-fournitures " plus dures que les planches de la salle de police.

Voilà pour le sommeil des militaires. Un autre pétitionnaire a voulu sans doute protéger celui des civils, en demandant l'établissement d'un impôt sur les pianos. Sa requête a été renvoyée à la commission du budget qui devrait bien l'accueillir. Puisqu'on a imposé les billards, pourquoi épargner les pianos ? Les carambolages, ne sont-ils pas aussi intéressants que les fausses notes ?

Enfin, je rencontre, sous le n° 3624, M. Mulatier, de Tournon (Ardèche), qui sollicite une bourse de voyage pour faire approuver, par le Souverain Pontife, une croix laïque dont il est l'inventeur.

Ceci n'est point vulgaire. M. Cardinal avait bien eu l'idée d'une armée purement civile et d'une religion purement laïque. Mais la croix laïque est une conception plus géniale encore. Et vouloir la faire accepter par le pape n'est pas non plus d'une âme commune. Les gens de Tournon ont en M. Mulatier un compatriote dont ils peuvent être fiers !

droit d'utilisation : Licence Ouverte-Open Licence

Retour