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    Causerie

    Les journaux ont raconté, il y a quelques jours, que les carabiniers italiens viennent de capturer d'audacieux bandits qui rançonnaient la campagne romaine. Il y a donc encore des Fra Diavolo en Italie et le brigand distingué des poètes romantiques ou des opéras n'est pas, ainsi qu'on aurait pu le croire, un personnage légendaire. Il existe réellement, tout comme au temps d'Alexandre Dumas, qui en a tiré si bon parti dans ses « Impressions de Voyage » ; il travaille de son état l'escopette au poing, à l'exemple de ses émules d'autrefois, tout comme si nous ne vivions pas en un siècle de progrès et de gendarmerie.

    Je ne sais trop si les récentes captures dont les journaux viennent de parler ont été sensationnelles, et s'il s'agissait de bandits d'importance, de quelque gentilhomme de grand chemin aussi illustre que feu Gasparone. Mais il y a quelques mois périt, les armes à la main, un Cartouche italien de haute marque, le fameux Tiburzi, dont les exploits démontrent surabondamment que la carrière compte toujours des professionnels extrêmement remarquables.

    Ce Tiburzi, condamné en 1872 pour attaque à main armée et assassinat, s'était échappé deux ans après des carrières de sel gemme, où il vaquait aux travaux forcés. Depuis, il exploita la grand'route avec une audace et un bonheur inouïs pendant vingt-cinq ans. Il s'était taillé une sorte de royaume dans le maquis de Viterbe. Malgré dix-sept mandats d'amener accumulés sur sa tête, il continuait tranquillement ses agressions et ses vols, comme une industrie régulière et rémunératrice.

    Quand la solitude lui pesait, il s'offrait la distraction d'un voyage à Rome ou à Monte-Carlo avec les allures d'un parfait gentleman.

    Son système d'exploitation était des plus simples. Ayant reconnu, après plusieurs années d'expériences, que l'assassinat et les coups de mains constituaient des moyens vieux jeu et incomplets, Tiburzi avait tout simplement frappé d'un impôt annuel, proportionné à leurs ressources, tous les propriétaires de son voisinage. Plusieurs de ces contribuables avaient quatre mille francs à payer. Et Tiburzi, percepteur pour son propre compte, savait à merveille faire rentrer ses impôts. Malheur aux récalcitrants ! Il y allait de leur fortune et de leur vie.

    N'eût-il pas, un jour, la hardiesse prodigieuse de se présenter seul sur la place d'un village dont l'un des notables était son débiteur insoumis ? Il rencontre son homme entouré de toute une foule et le tue d'une balle au front, en disant : Voilà comment je traite ceux qui n'ont pas de parole !

    Chose paradoxale, ce bandit jouissait de la considération publique ; car, moyennant le prix convenu, il garantissait à ses clients la sécurité de leurs biens et de leurs personnes contre les attaques des autres bandits. Il avait donc organisé à la fois un monopôle et une assurance. On conviendra que ce n'était point là un criminel ordinaire.

    Il fut tué cependant, ayant-été surpris par une patrouille, alléchée par la mise à prix de 10,000 fr. accordée pour sa tête. Il se défendit comme un lion ; mais que voulez-vous qu'il fît contre vingt? Il mourut donc, laissant derrière lui un des plus grands noms du brigandage contemporain.

    Y a-t-il lieu de s'étonner et de s'indigner qu'en l'an de grâce 1897, aux portes de la capitale de l'Italie, des Tiburzi puissent exercer leur profession moyenâgeuse autant qu'insalubre? Nous y avons quelque tendance nous autres Français. Il nous est agréable de signaler avec une complaisance ironique les opérations des bandits d'outre-monts. Mais n'est-ce pas un peu, suivant le vers de Victor Hugo :

    L'arsenic indigné dénonçant la morphine?

    Avons-nous bien le droit de critiquer le pays de Tiburzi, depuis que nous possédons Vacher ? Où est le Cartouche du Latium qu'on puisse mettre en parallèle avec le Tueur de bergers, ce Juif errant de l'assassinat et du viol?

    Si la campagne romaine n'est pas sûre, les campagnes françaises sont-elles donc protégées, lorsqu'on songe à l'impunité dont Vacher a joui et dont jouiraient encore les chemineaux qui seraient tentés de l'imiter ?

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