Causerie. Aix-les-Bains, 11 Août 1897.
Nous avons eu à Aix-1es-Bains la dernière étape du voyage présidentiel. Elle n'a pas été longue, mais très remplie. De cinq heures à onze heures du soir, M. Félix Faure a goûté les joies austères et précipitées des réceptions à la mairie, d'un banquet au musée et d'une représentation théâtrale. Programme plutôt dur pour un homme accablé par dix jours île voyages officiels, dont quelques-uns alpins.
Aussi le pauvre Président, malgré sa force de résistance qui éreinte les journalistes et désespère Chincholle, a-t-il paru supporter, non sans un affaissement mal dissimulé, les réjouissances préparées avec plus de bonne volonté que de bon goût par la municipalité aixoise.
Toutefois, la dernière partie du programme, une fête vénitienne dans le parc de la Villa des Fleurs, avec illuminations a giorno, fut charmante et fort bien ordonnée. Le chef de l'Etat a semblé y prendre un plaisir extrême. Là au moins il était en plein air, sous un vélum de soie pourpre tendu au-dessus du portique, et dans la fraîcheur d'une nuit admirable, criblée d'étoiles, inondée des rayons d'argent d'une lune splendide, tandis que l'orchestre et les choeurs de Luigini faisaient merveille. Des milliers de curieux élégants, et parmi eux tout plein de jolies femmes, ont acclamé le Président, et ces vivats, sortis de tant de bouches séduisantes, et ces applaudissements battus par de si belles mains ont ragaillardi M. Félix Faure, depuis trop longtemps en proie aux préfets, aux maires et aux pompiers.
Après quoi il regagna son vagon. Enfin seul ! Avec quelle profonde satisfaction il dut revêtir sa chemise de nuit loin du protocole, de ses pompes et de ses oeuvres !
A propos du protocole, un mot authentique qui m'a été rapporté d'Orange par un des gros personnages du cortège. Dans la foule massée aux abords de l'hôtel de ville d'Orange, deux méridionaux échangent leurs impressions au passage du Président, lequel est précédé par l'aimable et chamarré M. de Rojoux, sous-directeur du protocole : Quel est ce superbe monsieur avec un si bel uniforme et tant de décorations? fait l'un d'eux.
C'est un prince russe, répond avec conviction son interlocuteur, le prince Protocole, il a été amené de Russie par le tzar et depuis il est resté à l'Elysée attaché à la personne du Président.
Et le groupe de s'écrier : Vive la Russie ! Vive le prince Protocole !
devant M. de Rojoux, trop diplomate pour paraître étonné, mais qui le fut néanmoins jusqu'à l'ahurissement...
Autre anecdote d'Orange, et celle-là d'une poésie digne du pays de Mistral. Une jolie comédienne, en tournée de félibrige, achète à une marchande en plein vent une vermeille grappe de raisins, moins dorée pourtant que ses cheveux. La marchande lui demande dix sous, empoche, et, prenant dans son panier une autre grappe plus belle, elle la donne à l'actrice en lui disant dans un sourire : Celle-là est gratis, pour votre beauté !
Ah ! ce Midi ! c'est bien là que tout le monde a dans son coeur un poète qui sommeille !
En revanche, le confortable de l'hospitalité y laisse à désirer. Les pèlerins d'Orange ont subi un tas de mésaventures dont les ministres eux-mêmes ne furent pas exempts. M. Boucher, ministre du commerce, était logé chez un épicier. Tout d'abord il lui fallut escalader des caisses de bougies et des tonneaux d'olives pour atteindre son gîte. Une fois parvenu aux appartements, derrière la boutique, il trouve l'épicier qui lui dit avec son plus bel accent : Je n'ai que deux pièces, Monsieur le Ministre, et comme vous avez avec vous deux personnes, votre chef de cabinet et votre valet de chambre, ils devront coucher ensemble. Mais ça n'a pas d'importance, n'est-ce pas, entre domestiques !
Tète du ministre, tête surtout du chef de cabinet ! Cependant on pénètre dans la chambre réservée à Son Excellence. Horreur ! Sur l'oreiller du lit s'étalait un énorme paquet de faux cheveux appartenant à la maîtresse de céans !
Le Ministre préféra coucher dans le train. Tout n'est pas rose dans les tournées officielles !





