Causerie. Aix-les-Bains, 4 Aout 1897.
Ceci est un article de vacances. Pareil aux écoliers auxquels l'Université vient de donner la clef des champs, j'ai fui, pour quelques jours, les bureaux du journal comme eux les bancs du collège. Et me voilà griffonnant ce pensum dans le salon de lecture de la Villa des Fleurs d'Aix-les- Bains...
Ma table s'appuie à une fenêtre et de là, je découvre les perspectives ombreuses du beau parc de la Villa : un jet d'eau étincelant et perlé monte dans l'air bleu et retombe parmi les massifs couleur île pourpre ; des enfants blonds jouent à la balançoire avec de petits cris joyeux; de belles madameseatoilettes claires s'étendent, semblables à de grandes fleurs alanguies, dans les larges fauteuils d'osier ; un gros monsieur en flanelle blanche ronfle béatement sous un tilleul tandis que des bouffées de musique discrète, au rythme de valse lente, viennent du fond du jardin où joue l'orchestre de Luigini.
C'est un délicieux farniente
Pour tout le monde honnis pour moi !comme dit Urbain au second acte des Huguenots. Et justement, j'aperçois là-bas la silhouette accorte de Mary-Boyer, le gentil page applaudi à l'Opéra de Lyon. Agréable transition qui me permet de vous parler théâtre.
Tous les Lyonnais, et ils sont nombreux, en villégiature à Aix, vous diront comme moi que M. Vizentini s'est surpassé dans sa direction du théâtre de la Villa. C'est do l'art le plus accompli, aussi bien pour traduire les beaux accents du drame lyrique que pour donner une vie joyeuse aux fredons guillerets de l'opérette. Il y a eu ici d'admirables représentations de Don Juan et d'Hamlet. Mondaud en a été le triomphateur. Vous connaissez déjà sa magistrale interprétation d'Hamlet. Il a tenu le rôle si lourd de Don Juan avec la même autorité précoce et un sentiment affiné de la psychologie du personnage : C'est bien là l'éternel errant de la séduction, poussé par une force fatale et perverse sur la route de volupté parcourue allègrement malgré les sanglots et les deuils qu'il sème sous ses pas. Costumé à miracle, et plus on voix que jamais, Mondaud a remporté là une décisive victoire.
Ses camarades ne sont pas moins fêtés. Côté des dames : Jane Marcy, de l'Opéra ; l'impeccable Valduriez ; la petite Thierry, dont la grande voix est devenue étonnamment brillante ; Panseron, une des rares qui sachent encore vocaliser suivant les bonnes traditions de l'Opéra- Comique ; Lise Landouzy, si piquante sous la mantille de Rosine. Côté des hommes : Delvoye, dont le nom est synonime de succès ; Maréchal, un charmant ténor parisien ; Chalmin, Larbaudière ot d'autres encore dont le nom m'échappe.
Dans l'opérette, ce sont Mlles Lambrecht, Pouget et Marie Girard qui tiennent l'affiche. Quant à l'orchestre, c'est Luigini avec les meilleurs solistes de Paris et de Lyon. Avec de tels éléments M. Vizentini devait faire et fait d'ailleurs merveille. De mémoire de baigneur Aixois, qu'il soit de Paris, de Lyon, de Londres, ou de Pétersbourg car on est ici fort cosmopolite on ne vit jamais saison plus artistique.
Lorsqu'aux régals de l'art et des fêtes élégantes se joignent les agréments pittoresques des plus belles excursions du monde, dans une région vraiment bénie de la nature, n'est-ce pas l'idéal pour une ville d'eaux ? Aix-les-Bains a cette heureuse fortune. La perle de la Savoie, si délicieusement sertie dans l'écrin bleu du lac lamartinien, offre tout ce qu'il faut pour attirer, retenir et charmer le touriste le plus blasé.
Elle s'étage au pied du Revard, qu'un chemin de fer gravit pour vous hisser commodément à deux mille mètres dans le plus splendide paysage alpestre.
En face d'Aix, et séparé d'elle par les ondes claires du Bourget, se dresse le mont du Chat et, derrière, le profond massif des Bauches, vertes et fières montagnes qui cachent tant de beaux coins encore presque inconnus. Un peu plus loin la classique Grande-Chartreuse. Puis Ugines et le vertigineux pont de l'Abîme. Annecy et son lac plein de sourires, aux montagnes semées de cyclamens. Au delà Chamounix, le Mont-Blanc et les grandes Alpes.
Pour les mondains, Aix-les-Bains a sa Villa-des-Fleurs, le casino sans rival; pour les amoureux de la nature ses montagnes, ses forêts de pins, son lac, où chaque vague expirante rappelle un vers célèbre.
Un tel pays vaut bien un article, sans doute...





