Sommaire :

    Causerie.

    L'ad-mi-nis-tra-tion — prière de prononcer ce mot solennel en scandant chacune de ses syllabes — vient d'avoir une véritable série à la noire. La presse a découvert à son passif toute une série da galles dont la lecture n'est pas médiocrement réjouissante.

    Le Progrès a raconté, il y a quelque temps, les tribulations de ce coiffeur parisien que l'administration des poids et mesures, en vertu d'un règlement suranné, contraignait obstinément à se munir d'un mètre. Notre Figaro aurait pu répondre et a répondu en effet qu'il n'avait pas besoin d'un mètre pour mesurer les moustaches de ses clients. Rien n'y fit. Pendant dix ans le coiffeur fut obligé de soumettre au vérificateur un mètre régulièrement poinçonné. Sans l'intervention des journaux, qui racontèrent l'histoire, il aurait subi ce petit supplice jusqu'à la fin des temps.

    Autre gaité administrative : Un bon gendarme se présente, il y a quelques jours, à la perception de son arrondissement pour toucher sa pension de deux trimestres échus. Il remet au percepteur, à l'appui de sa demande, un certificat de vie qu'on venait de lui délivrer. Là dessus la caisse lui donne un bon, représentant le montant du dernier trimestre. Pardon, réclame le bon gendarme, il m'est dû deux trimestres. Alors il me faut un second certificat de vie correspondant au trimestre précédent. Comment ! Vous avez une pièce établissant que je suis vivant au 15 juillet, et vous doutez de mon existence trois mois avant ? C'est le règlement.

    Et Pandore ahuri dut se soumettre à ce formalisme imbécile...

    Un de nos confrères racontait cette semaine une autre histoire plus invraisemblable encore. Je la reproduis sans y changer une ligne :

    Il y avait jusqu'à la semaine dernière, tout près du fort de Vincennes, un tir couvert où les jeunes soldats allaient s'exercer au maniement du fusil.

    Pour une raison ou pour une autre, l'autorité militaire crut devoir affecter à une nouvelle destination l'emplacement qu'occupait le tir.

    Ordre fut donc donné au génie de procéder à la démolition des bâtiments existants.

    Le génie s'empressa de faire venir les maçons, et ceux-ci allaient donner leurs premiers coups de pioche quand tout à coup, — ô stupeur ! — on s'aperçut qu'on avait oublié de se conformer aux usages et prévisions budgétaires qui veulent que les tirs soient repeints tous les ans, au printemps.

    Les officiels de Vincennes en pâlirent d'effroi.

    Pensez donc, manquer à ce point une prescription réglementaire, voilà qui eût été d'un bel effet !...

    Par bonheur, le mal n'était pas irréparable. Les maçons n'avaient pas encore mis le plus petit mur à bas.

    On les pria, en conséquence, de s'en retourner tranquillement chez eux, et sur-le-champ on appela des peintres à qui on conféra le soin de remettre promptement tout à neuf.

    Le travail fut enlevé avec une rapidité exceptionnelle, et, huit jours plus tard, les démolisseurs revenaient se mettre à la besogne, de telle sorte que, quand ils donnaient enfin leurs premiers coups de pioche, les peintres, de leur côté, donnaient leur dernier coup de pinceau.

    N'est-ce pas là le chef-d'oeuvre du genre administratif ? Un vaudevilliste du Palais-Royal pourrait-il imaginer quelque chose de plus complet et de plus grotesque ?

    Il faudrait en rire si ça ne coûtait pas aussi cher. Ces plaisanteries sont obligatoires, étant donné les moeurs administratives, mais elles ne sont pas gratuites. C'est par l'abus de la forme que les ronds-de-cuir qui sont les vrais rois de ce pays gaspillent un temps précieux et jettent au vent, en l'honneur des règlements, l'argent des contribuables.

    Vous vous souvenez de ce factionnaire légendaire qu'on mit auprès d'un banc fraîchement peint pour en écarter les passants ? Pendant des années et des années, le banc lui-même n'y étant plus, il y eut là un soldat en faction. Peut-être même y est-il encore. Si l'anecdote ne se fut pas passée en Russie, j'aurais quelque velléité d'y aller voir.

    Mais nous en avons en France qui valent celle-là, ne serait-ce que l'aventure macabre du monument Carnot à Lyon, que l'administration municipale promène successivement sur toutes les places de la ville sans pouvoir lui trouver un refuge.

    Prenez garde, M. le Maire ! Les revues de fin d'année vous guettent...

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