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    Causerie.

    L'Abyssinie est à la mode. Toutes les nations européennes se disputent les faveurs de Ménélick. Sur les hauts plateaux éthiopiens, terre légendaire que l'imagination des anciens peuplait de monstres horrifiques, ce ne sont que caravanes russes, britanniques ou françaises cherchant à se gagner de vitesse pour présenter leurs hommages au roi des rois. Jusqu'à ce jour, il semble démontré que les nôtres sont arrivés bons premiers, malgré des disputes où Bonvalot a dû secouer assez rudement son jeune élève, oublieux des services passés.

    Ménélick vient d'affirmer hautement ses sympathies pour la France, en envoyant à M. Félix Faure un cadeau extraordinaire, qui témoigne, à n'en pas douter, d'une estime sans seconde, si le prix d'un don peut se mesurer au poids. C'est un jeune éléphant que débarqua l'autre jour, à Marseille, le dernier paquebot de Suez, — opération qui ne se fit pas sans quelques difficultés.

    Le pachyderme africain, sorti de son box pour être amené à quai, s'échappa en effet dans le navire, descendit à la cuisine et, malgré toutes les résistances de ses gardiens, s'offrit une razzia gloutonne parmi toutes les victuailles que put atteindre sa trompe. On ne s'en rendit maître qu'à grand'peine pour lui faire prendre le train de Paris. On se demande avec quelque anxiété ce que va faire le Président de la République de cet encombrant petit cadeau. L'éléphant abyssin représente en somme l'amitié d'un grand roi. C'est un gage d'alliance à quatre pattes. A ce titre, il a droit à toutes les sollicitudes du protocole et il y aurait une véritable incorrection diplomatique à ne pas le recevoir avec tous les honneurs dus à son illustre origine. Il existe d'ailleurs un précédent : lorsque le calife Aaroun-al- Raschid envoya à Charlemagne le premier éléphant qu'on ait vu en France, l'empereur lui donna au palais un logemcntmagnifique, le traitant avec plus d'égards que son palefroi préféré.

    C'est là une tradition dont l'Elysée s'inspirera peut-être. D'autant plus que l'éléphant est un animal intelligent et docile, propre aux emplois les plus divers, aux jeux du cirque et aux combats comme aux usages domestiques. On sait que les éléphants firent gagner des batailles à Alexandre et à Annibal ; qu'aux jeux institués par Néron, en l'honneur d'Agrippine, on montra des éléphants qui dansaient sur la corde raide; et que de nos jours, dans l'Inde, ces énormes et bienfaisants mammifères sont d'excellentes montures pour la promenade comme pour la chasse au tigre, et qu'on les dresse même à exécuter les condamnés.

    Sans doute, on ne peut pas demander au nouveau propriétaire de l'éléphant abyssin ni de l'éduquer pour la défense nationale, ni de lui apprendre à danser pour le 14 juillet, ni de s'en servir pour la chasse au tigre du bois de Meudon, ni même de lui faire remplacer M. Deibler dans ses voyages d'agrément.

    On ne voit guère qu'une fonction qui puisse décemment convenir au présent de Ménélick. Elle consisterait à l'attacher à la personne du président comme monture de parade. Il y aurait là une solution heureuse à bien des difficultés d'étiquette. Dans une République, on est souvent fort gêné pour donner au rang suprême l'éclat qui lui convient dans les cérémonies publiques. Avec l'éléphant, le protocole serait pleinement satisfait, sans avoir recours aux legs fâcheux des traditions monarchiques.

    Rien ne serait plus majestueux que notre intéressant proboscidien, muni d'une litière aux splendeurs orientales, transportant le chef de l'Etat au Grand Prix de Paris et aux solennités militaires. Quel effet sur les foules et sur les troupes !

    Sans compter que la sécurité présidentielle y trouverait son compte. Plus d'attentats ! On pourrait faire l'économie de l'intelligente police de l'Elysée. De sa trompe vigilante l'éléphant national tiendrait à distance les personnages suspects, et les tuyaux de plomb pourraient éclater sur son passage sans émouvoir les curieux, ni sans faire écharper les agents de la Sûreté au lieu et place d'introuvables régicides.

    L'éléphant, d'ailleurs, aurait conscience de sa haute mission. C'est un quadrupède respectueux et déférent. Car saint Clément d'Alexandrie et Dion Cassius, au dire des érudits, prêtent à cette noble bête des sentiments religieux : Le matin, écrivent-ils, il salue le soleil de sa trompe ; le soir, il s'agenouille respectueusement, et quand la nouvelle lune paraît à l'horizon, il rassemble des fleurs pour lui en composer un bouquet. Ce témoignage des pères de l'Eglise démontre surabondamment que le nouvel hôte de l'Elysée saurait remplir son rôle, conformément à l'étiquette la plus rigoureuse, dont M. Crozier sait si bien imposer les justes lois.

    Il est à craindre, malgré toutes ces bonnes raisons, que l'éléphant de l'empereur abyssin ne soit relégué au Jardin des Plantes, pour servir de spectacle aux bonnes d'enfants et aux militaires. Cependant, il aurait pu jouer un grand rôle dans l'Etat. Nous ne sommes décidément pas faits pour la politique coloniale !

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