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    Causerie.

    Les chanteurs sont d'heureuses gens. Avec le galoubet que leur donne la nature, ils se font des cent mille francs de rente. Cela leur vient tout seul. Ils sont zingueurs, menuisiers ou garçons marchands de vins. Tout à coup ils se découvrent ou on leur découvre une voix, ténor, baryton ou basse. Un professeur s'en empare, leur dégrossit l'organe, les style de son mieux, les gave avec quatre où cinq opéras, et voilà des gaillards prêts pour tous les succès. Tous ne roussissent pas également. La petite province en garde le plus grand nombre. Ils vont de ville en ville, répandre leurs mi graves ou leurs si naturels. Mais les plus veinards et les mieux « gorgés » montent jusqu'aux grandes cités, pour atteindre ensuite les scènes de la capitale. Ceux-là sont riches, fêtés, célèbres. Ils ouvrent la bouche et tout leur appartient : fortune et gloire.

    Ceci n'est pas dit pour diminuer leurs mérites, mais simplement pour montrer qu'il est des dons providentiels, dont l'essor porte naturellement et presque sans effort aux sommets de la plus brillante carrière. Nous avons tous connu à Lyon de ces favorisés de la nature. Parmi eux le baryton Noté, aujourd'hui à l'Opéra. Il claironnait au théâtre, d'une voix large et timbrée, mais un peu comme il chantait jadis à l'atelier avec ses compagnons de travail après avoir vidé quelques pots de pichenet. Il est aujourd'hui chef d'emploi à l'Opéra où il a recueilli la succession de Lassalle, avec des appointements d'ambassadeur. Il faut des voix comme la sienne, pour se faire entendre dans l'immense salle, si médiocre d'acoustique. Mais Noté a au moins la vertu assez rare de ne point s'enorgueillir à l'excès de ses triomphes et d'avoir gardé le souvenir de ses amis d'autrefois.

    Les journaux ont raconté récemment un trait charmant do ce brave garçon. Il a avisé ses anciens camarades de la petite ville belge où il fut ouvrier, qu'il paierait à six d'entre eux, désignés par le sort, un voyage à Paris. Chemin de fer en première classe, repas dans les bonnes maisons, spectacle à l'Opéra et à la Comédie-Française, le tout arrosé de nombreux apéritifs et de consommations variées : Noté se charge de tous les frais. Grâce à lui — sais-tu — ces bons Belges pourront vivre quelques jours de la plus large vie parisienne et sans bourse délier.

    C'est là une idée point banale, inspirée par un brave coeur. Un cabotin ordinaire, égoïste et fat comme on en connaît, ne l'aurait pas eue. Il faut en féliciter Noté et lui souhaiter des imitateurs. Car si les gens arrivés, — par la valeur, la chance ou la brigue, — avaient de ces retours généreux vers le passé, il y aurait peut-être moins de haine et d'envie dans les rapports sociaux. C'est à ceux qui sont en haut de rapprocher les distances, par les souvenirs du passé cordialement évoqués, par des actes de camaraderie et de bonne humeur.

    Et puis c'est aussi l'habileté. On a tout à gagner à se montrer bon garçon. Voilà Noté prophète et populaire en son pays. Qui sait, — toutes les ambitions lui sont permises ! — après avoir épuisé les fructueuses ivresses de l'art lyrique, peutêtre voudra-t-il devenir quelque chose chez lui. On a vu des députés élus avec des titres moindres que ceux dont notre baryton pourra se targuer auprès de ses concitoyens. Voyez-vous Noté député au parlement belge ! Quel ministère pourrait résister à sa voix retentissante ? Quelle harangue serait mieux écoutée que les siennes, clamées comme la chanson à boire d'Hamlet ou avec les accents profonds de Gunther, roi des Burgondes? M. Vandenperboom lui-même, malgré le prestige de son beau nom, ne saurait guère y prétendre...

    Si j'étais compatriote de M. Noté, je n'hésiterais point à proposer cette consécration à l'excellent baryton, et les bénéficiaires du voyage à Paris se chargeraient sans doute de la propagande électorale. Au surplus, la Belgique produit assez de chanteurs pour que ces derniers soient représentés au Parlement bruxellois par un des leurs. Le royaume de Léopold II a, en effet, une exportation énorme de ténors, de barytons, de chanteuses légères et de falcons. C'est assurément une des brillantes industries du pays, peut-être même celle qui s'est créé à l'étranger le plus de débouchés rémunérateurs.

    Et c'est sans doute par reconnaissance pour les capitaux amenés en Belgique par l'art lyrique que les Belges ont donné à leur premier théâtre d'opéra ce nom si puissamment symbolique : la Monnaie !

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