Causerie. Lyon 26 mai 1897.
La cruelle, la poignante lecture que celle des débats qui viennent de se dérouler devant la cour d'assises de la Seine, dans l'affaire Grégoire ! Jamais la bête humaine ne fut plus hideuse et plus vile qu'on la personne du bourreau du pauvre enfantelot. Le même sentiment d'horreur qui souleva les foules lors de la découverte du crime, lorsqu'on apprit toutes les tortures infligées pendant un an à l'innocente et tendre victime, nous fait encore frissonner jusqu'au fond de l'être, à l'évocation nouvelle qui en est faite par la justice.
Qu'il fut atroce, le martyre du malheureux bébé, couché dans la caisse répugnante qui lui servait de lit ! Sa tête blonde, faite pour la caresse des mains maternelles, le monstrueux tortionnaire l'écrasait de coups de marteau ; ses petits pieds roses, qui appelaient le baiser, on les lui brûlait au fer rouge ; son corps, ce corps fragile et charmant de l'enfant, lardé avec la pointe d'un couteau, n'était plus qu'une plaie saignante, si lamentable d'aspect que les jurés n'ont pu régarder sans frémir les reproductions en aquarelles faites par les soins de l'instruction.
Certes, l'histoire compte des parricides effrayants. Mais aucun ne peut être comparé au crime sans nom de Grégoire. Tous ces grands coupables ont assassiné par ambition, par intérêt, ou emportés dans un de ces terribles coups de haine qui font voir rouge et poussent au meurtre irrésistiblement. Et encore,le plus souvent, y avait-il lutte et danger pour eux-mêmes...
Ce sont là forfaits médiocres depuis celui dont Grégoire vient de souiller l'humanité. Lui, s'est acharné sur un enfant au berceau, le sien, avec de longs raffinements de férocité, comme s'il eut éprouvé je ne sais quelle jouissance sadique à faire durer les souffrances de l'inoffensif supplicié.
Si le misérable n'était pas protégé par les gendarmes et par tout l'appareil de la justice, qu'on n'en doute point, il serait lynché. Et cela serait juste et moral. D'autant plus que celui qui infligea mille morts est assuré, de par les lois, d'échapper à la mort. Nos codes en effet n'ont pas prévu que l'homme descendrait jamais jusqu'à ce degré dans l'infamie. Grégoire est un criminel inédit. Depuis, on a forgé de nouveaux, textes, permettant de supprimer légalement de telles brutes. Mais la loi n'a pas d'effet rétroactif. Grégoire échappera donc au châtiment suprême.
La peine la plus élevée qui puisse l'atteindre est celle des travaux forcés à perpétuité. Et la conscience publique révoltée réclame à grands cris la peine du talion...
Au moins, que le sang du petit Pierre ne demeure pas stérile. Que le souvenir de son agonie indicible serve à préserver des mêmes maux les tout petits, exposés comme lui aux sévices de parents dénaturés. Préparer une législation pour punir, cela n'est pas indifférent. Mieux vaudrait cependant prévenir que réprimer. L'enfance est sacrée. Notre orgueilleuse civilisation, si fière de ses richesses, de son savoir, des mille rouages de son organisme social, serait-elle impuissante à remplir le premier de ses devoirs, la protection vigilante et tutélaire qu'elle doit aux naissantes vies humaines abandonnées ou opprimées ?
Et vous heureuses mères qui promenez par ces journées printanières vos bébés rayonnants parmi les fleurs et le soleil, pour qu'ils puissent s'ébattre avec d'autres bébés également joyeux et choyés, vous qui leur prodiguez les soins délicats et les tendresses, les jouets, les friandises, les ajustements coquets qui vont à leur charme frêle, songez qu'il est peut-être d'autres petits Pierre gémissant sur des grabats, entourés de choses immondes, mourant de faim, de misère et de coups, se traînant sur leurs petits membres blessés pour aller partager la pâtée du bon chien compatissant... Et dites-vous que si les vôtres ont toutes les joies, ceux là ont toutes les douleurs et que la juste rançon de votre bonheur doit être de rechercher les gosses malheureux pour leur porter secours et les arracher à la géhenne...
Car si Grégoire fut un monstre parmi les monstres il en est trop malheurenreusement qui l'imitent. Ne vient-on pas d'arrêter, à Charenton, une brute pareille qui, à coups de fer à repasser, assommait avec persévérance une fillette de quatre ans ?
Ce serait, pour la société moderne, une faillite, si elle restait indifférente à cette pensée qu'il pourra désormais, comme avant, sans plus d'entraves ni de surveillance, se rencontrer d'antres Grégoire pour martyriser de nouveaux petits Pierre.





