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    Causerie.

    On vient de reprendre à l'Opéra-Comique, avec un succès enthousiaste, la Dame Blanche, de Boïeldieu. Le plaisir éprouvé par les spectateurs de cette reprise, qu'on aurait pu prendre pour une première, a été si vif, que bon nombre d'entre eux semblaient découvrir une oeuvre qui date cependant de 1825, après avoir atteint à Paris même sa quinze cent quatre-vingtième représentation.

    Comment expliquer un renouveau si inattendu ? C'est d'abord l'excellence de l'interprétation et aussi le soin méticuleux apporté à la restitution intégrale de la partition, à laquelle d'innombrables générations de chanteurs avaient ajouté des traditions, des guirlandes et des fioritures de leur cru, à tel point que la pauvre Dame Blanche était devenue presque méconnaissable sous tous ses atours superflus d'un goût douteux. On aurait pu dire d'elle ce que Rossini dit un jour de la cavatine du Barbier, chantée devant lui par une prima donna célèbre mais prodigue de roulades inconnues du texte : Charmant! Charmant! De qui est donc cette musique ?

    Mais il faut chercher une autre explication au triomphe de l'autre jour. Disons- le tout net, au risque d'effaroucher le snobisme contemporain, la formule moderne de là musique, même traitée par le prodigieux génie de Wagner, n'est cependant pas toute la musique. Il reste encore un public, plus nombreux qu'on ne croit, pour goûter les claires mélodies et l'instrumentation discrète des partitions consacrées des vieux maîtres français, pourvu qu'elles soient exécutées avec le même souci d'art, avec le même éclat de costumes et de décors qu'on apporte aux grands opéras nouveaux.

    Ceci n'a pas encore tué cela. L'immense polyphonie wagnérienue n'empéche point qu'il reste de jolies pages limpides dans l'ancien opéra-comique. On peut trouver du charme au tout petit ruisseau, à la Voulzie, chantée par Hégésippe Moreau, même après avoir contemplé l'infini de l'Océan. Tout en admirant la poésie sacrée des forêts profondes, il doit être permis de goûter le frais d'un bosquet souriant. Ce sont doux plaisirs différents, l'un plus noble, l'autre plus ingénu. Mais n'en faut-il pas pour tous les goûts, pour les esthètes comme pour le bon public ?

    Il me paraît donc qu'il y a quelque exagération dans la tendance presque exclusive qu'ont nos grands théâtres lyriques à ne jouer que de la musique moderne au détriment excessif de celle qui fit la joie de nos pères, et la nôtre aussi quand nous étions petits. Si Wagner est le Jupiter de la musique, et il l'est en effet, ce n'est pas une raison pour démolir les autels des dieux moindres dont le culte garde encore ses agréments. En un mot, il y a là, comme on tout, une question de mesure. Et l'intransigeance musicale est aussi fâcheuse que l'intransigeance politique.

    Le bon opportunisme consisterait donc, — tout en faisant la plus large place au drame lyrique wagnérien dont toute la profondeur d'art et de philosophie ne saurait d'ailleurs être complètement comprise que par une élite, — à remonter en même temps et avec soin, les oeuvres classiques de l'ancien répertoire. On les traite aujourd'hui avec un dédain cavalier. Quand on ne les oublie pas tout à fait, on ne leur donne que des doublures mal habillées, sans décors et avec des orchestres qui s'en fichent. De sorte que tout le public qui les aime encore, sachant qu'il n'en aura pas pour son argent, se garde de venir les entendre. Et comme la clientèle du nouveau répertoire est malheureusement fort restreinte, il en résulte que la caisse du théâtre n'y trouve plus son compte.

    C'est là, assurément là une des causes de la crise présente. Un peu plus d'éclectisme dans le choix des oeuvres permettrait sans doute de la conjurer. N'est-ce pas un indice significatif que l'emballement du public parisien des premières, avec des goûts de blasé endurci pour la Dame Blanche, bonne vieille douairière ? Et voici qu'on annonce aussi que le Maçon, d'Auber, joué récemment à Berlin, fait des salles combles!

    Rien n'est plus méritoire assurément que la hardiesse d'initiative de M. Vizentini, auquel nous devons ces extraordinaires Maîtres Chanteurs. Mais si Wagner est un grand prophète, ses disciples sont, jusqu'à ce jour, plutôt fâcheux. Les échantillons qu'on nous a fournis à Lyon depuis plusieurs années nous ont fait regretter Boieldieu ou Hérold. Au Rêve, j'en sais qui auraient préféré le Pré aux Clercs ou les Rendez-vous Bourgeois.

    Si les nouveautés médiocres et fastidieuses prennent la place des bonnes vieilles choses, je ne vois pas bien ce que le théâtre et le public auront à gagner à la substitution.

    M. Vizentini est un directeur trop avisé pour ne pas s'en être aperçu lui-même. Il saura sans doute établir sa prochaine saison en artiste éclectique, soucieux de satisfaire tous les goûts et d'attirer dans son théâtre tous les publics, — car nous n'aurons jamais à Lyon un parterre d'esthètes !

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