Causerie. Lyon, 31 mars 1897.
Le monde politique n'est pas seul à se débattre parmi les scandales des accusalions criminelles. Voici que le monde médical vient de comparaître devant la justice et l'épreuve lui a été cruelle. Res sacra miser : N'accablons pas les infortunés que le jury de la Seine vient de frapper de cinq ans de réclusion. Ils étaient hier heureux et considérés, ayant un rang apprécié dans l'élite sociale. Aujourd'hui la main de justice s'est lourdement appesantie sur eux et les voilà tombés parmi les condamnés de droit commun. Il y aurait donc quelque férocité à ajouter à ce verdict celui de l'opinion.
D'ailleurs j'incline à croire pour ma part que le jury aurait pu faire une différence entre les deux-accusés. Le Docteur La Jarrige n'a joué en somme qu'un rôle effacé. Il semble s'être borné à conseiller à son ami M. Mansuy de confier Mlle Thomson aux soins du chirurgien Boisleux. Et sa vie antérieure, honorable et honorée, remplie de traits de désintéressement et de bonté, semble protester contre la complicité coupable dont le jury lui a fait grief.
Quant au docteur Boisleux, celui-là pavait plus suspect. Sans doute on a fait remarquer qu'un médecin qui se livre à un avortement ne s'entoure pas de témoins pour accomplir l'opération. Il se garde d'y amener des confrères et de se faire assister par son cocher. Mais enfin sa culpabilité reste vraisemblable. Il ressort des débats que ce virtuose du bistouri appartient à la catégorie des opérateurs quand même, qui voient avant tout le gain à empocher, sans grand souci de la vie des patients. Et c'est apparemment cette constatation établie, jointe à la déposition écrasante du docteur Brouardel, qui a amené la condamnation.
Les abus de la chirurgie sont devenus si fréquents et si effroyables qu'on s'explique sans peine que le jury ait voulu faire un exemple. Certains chirurgiens ont un dédain de la vie humaine qui touche à la barbarie. Les uns sont guidés par l'appât immodéré de la forte somme : ils taillent, ils coupent, ils dépècent l'être humain pour que le chiffre des honoraires soit proportionnel à l'importance des abatis. D'autres, moins coupables mais non moins dangereux, sont simplement des gens à système. Ils ont déclaré une guerre inexpiable à certains organes. Partisans de la revision constitutionnelle, ils n'hésitent jamais à la faire suivant leurs vues théoriques, quand même le malheureux revisé doit y succomber. C'est lui qui a tort.
Qu'on m'entende bien. Ce n'est pas tout le corps chirurgical qui est en cause. Sa science, son dévouement, les services qu'il rend à l'humanité sont en dehors du débat. Mais il est des exceptions de jour en jour plus nombreuses, coupables ou funestes, comme je viens de le dire, qu'il faut dénoncer et punir, afin d'empêcher qu'elles ne se multiplient. Nous en avons tous vu ou connu plus ou moins d'exemples. Parmi les jurés de l'autre jour, certains en connaissaient apparemment aussi. Peut-être encore le péril social grandissant des manoeuvres abortives, élément principal de la dépopulation, a-t-il été évoqué dans leur esprit. Telles sont les préoccupations d'ordre général qui ont dominé le procès Boisleux-La Jarrige et dicté son rigoureux dénouement, tout autant que les faits mêmes de la cause.
Quoi qu'il en soit, on peut dire que les amours de Mlle Thomson et de M. Mansuy ont eu le plus tragique destin. Idylle légère au début, puis affection sérieuse et tourmentée, leur liaison s'est brisée par la mort chirurgicale de l'amante et par le suicide de l'amant. Enfin la cour d'assises venant comme épilogue pour les survivants de ce mélodrame parisien ! D'Ennery ou Decourcelle n'ont rien imaginé de plus émouvant ni de plus « cinquième acte. »
La vie hélas ! a de ces tragédies que le théâtre ne connaît pas, dont il serait impuissant à traduire l'horreur matérielle des événements et la détresse d'âme des héros.
Dans les faits-divers de chaque jour, il s'en rencontre de terribles dont les péripéties semblent agencées par quelque Shakspeare formidable et féroce, dissimulé sous le pseudonyme du Destin.





