Causerie.
Les Célestins viennent de donner, au milieu d'inextinguibles éclats de gaitê, le Sursis, une pièce des Nouveautés qui, depuis un mois et demi, fait encaisser le maximum à ce théâtre le plus parisien du boulevard. Le Sursis appartient au cycle militaire auquel nous devons déjà les 28 jours de Clairette et Champignol malgré lui. Et, à ce propos, il n'est pas indifférent de remarquer combien les côtés comiques de la vie militaire rencontrent de nos jours, au théâtre, une heureuse fortune.
Dès qu'on voit dans une pièce le pantalon rouge de Dumanet et le képi du brav'commandant traditionnel, les rires partent tout seuls. Les mots les plus connus du langage des casernes, les « mon vieux colon », « 'spèce de tourte », les allusions à « Jules », et autres aménités soldatesques dont la délicatesse est parfois discutable, mais dont le pittoresque ne l'est pas, sont des effets sûrs qui ne manquent jamais de soulever l'hilarité du public.
C'est là évidemment un trait de moeurs. Depuis vingt ans tout le monde est soldat. Les trois quarts au moins des spectateurs ont donc passé par la caserne ou le quartier et porté plus ou moins longtemps le sac ou étrillé Cocotte. Les épisodes burlesques, les caricatures de la vie militaire que représentent les théâtres leur rappellent des souvenirs qui sont en somme ceux de la jeunesse, c'est-àdire les seuls qui laissent dans la mémoire une impression pleinement heureuse.
Et puis, en dépit des mille petits désagréments du métier de soldat, des jours de garde ou de corvée, des nuits de salle de police et des exercices monotones, le Français est resté soldat de coeur et fidèle aux traditions de sa race. Aujourd'hui l'armée c'est la nation. Elle n'est plus une caste à part vivant, avec un état d'âme différent, en dehors d'elle, sans s'y mêler jamais,et parfois armée contre elle. Les si justes et si éloquentes plaintes d'Alfred de Vigny dans Servitude et Grandeurs militaires, sur cet isolement obligé de l'ancienne armée, ne sont plus vraies aujourd'hui. Jamais l'armée ne fut aussi aimée, aussi intimement associée à la vie nationale ni aussi populaire.
Cela n'est pas indifférent aux succès inouïs du pantalon rouge au théâtre et au concert. En dehors du talent et de la verve de Polin et de ses émules, le soldat a déjà pour lui le public dès qu'il apparaît on scène. Et cet inoffensif chauvinisme n'est pas pour nous déplaire, car il procède d'un sentiment qu'il est bon de trouver toujours dans l'âme des foules.
Dans le Sursis il s'agit, comme dans Champignol, des tribulations d'un réserviste ou plutôt d'un faux réserviste, puisque le héros de la pièce, un notaire de petite ville, a feint d'être appelé pour ses treize jours afin de dissimuler à sa famille la période d'exercices qu'il s'est préparée avec une jolie cocotte. Mais ayant été obligé de garder l'habit militaire pendant les premiers temps de sa fugue, il rencontre un régiment qui se l'incorpore et le malheureux devient la proie des plus abracadabrantes mésaventures.
Une des trouvailles qui ont le plus porté à la première appartient à la comédie d'observation plutôt qu'au vaudeville. C'est le contraste si plaisamment marqué entre notre notaire eu redingote et le même personnage ayant endossé l'uniforme de fantassin. Sous le costume grave habituel au notariat, c'est un homme rassis, pacifique et doux. Mais dès qu'il a passé le pantalon garance et endossé la capote, c'est un changement à vue. Les mots de la chambrée envahissent brusquement sa conversation, il « engueule » son clerc « comme un pied », traite sa bonne d'andouille et de petite tourte, bouscule en jurant sa respectable et redoutable moitié devant laquelle il tremble d'ordinaire. Rien n'est plus risible que cette antithèse imprévue.
Quant aux quiproquos du Sursis on n'en saurait décrire ici la complication bouffonne. C'est l'irrésistible dans l'inattendu comique, et le crescendo extravagant dans le fou rire. On a parlé de l'imitation des procédés de Feydeau. C'est bien possible. Mais si pastiche il y a, il vaut certes le modèle. Le Sursis est un vaudeville de derrière les Feydeau... je veux dire de derrière les fagots.
Et suivant le langage expressif de notre bon oncle Sarcey : Nous y avons tous pouffé de rire !





