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    Causerie.

    Parmi les privilégiés de la statuomanie contemporaine, il faut, sans conteste, placer au premier rang les comédiens et les comédiennes. 11 n'est pas d'acteurs du siècle passé ou de celui-ci qui, ayant brillé d'un certain lustre sur les planches, ne soient tour à tour glorifiés par notre époque si pieusement théâtreuse, d'un monument ou au moins d'un buste élevé dans leur ville natale. C'est ainsi que Mlle Clairon, la tragédienne du dix-huitième siècle, va avoir, après tant d'autres, son marbre à Condé-sur-Escaut, où elle naquit en 1723, fille illégitime d'une ouvrière nommée Scanapierg, et d'un sergent du régiment de Mailly. Elle s'appelait Claire de son prénom, d'où son nom de guerre de Clairon — qu'elle justifiait par l'éclat de son talent primesaulier et de sa vie bruyante, — d'où Voltaire tira le mot « claironade »...

    La Clairon fut une drôle de fille et son existence apparaît avec des cascades inouïes, même chez une femme de théâtre. Après avoir commencé plus que modestement à quatorze ans par jouer de tout petits rôles à la Comédie-Italienne, puis à Rouen dans la troupe Lanoue renouvelée du roman comique, elle devint peu à peu tragédienne célèbre, jouant d'inspiration, avec les inégalités ou les coups de génie d'un tempérament fougueux et téméraire, enfermant en elle comme on disait alors : « toute la machine à Corneille ». Ce fut une devancière dans l'art, par le côté réaliste de son talent, toujours à la recherche du vrai, avec des préoccupations de simplicité, de souci historique dans le costume, dans le jeu, dans le caractère de ses personnages, qui en font une révolutionnaire et une moderne avant l'heure, dans un temps étroitement et exclusivement classique.

    Mais ce qui apparaît plus original encore, c'est sa vie. Sa biographie amoureuse est extraordinaire par les incidents et la diversité des milieux. Ses commencements à Rouen appartiennent à la basse et quotidienne galanterie, ainsi qu'en témoigne la fameuse brochure : Histoire, de Mlle Frètillon, actrice de la Comédie de Rouen. Puis ce sont des amours de garnison un peu plus relevés. Et ensuite, à peine rentrée à Paris, dans la prime fleur de ses vingt ans, elle voit brusquement toute la uoblcsso à ses pieds : les Luxembourg, les Soubise, les d'Antin, les Turenne, — ministres ou princes, elle n'a que l'embarras du choix et pour se l'éviter elle les choisit tous. Dès lors elle est un personnage, une des reines de Paris, une notoriété européenne.

    Ses succès de théâtre, ses aventures galantes, ses écarts de caractère et les scandales qui en résultent, l'emportent dans un tourbillon prestigieux et fantastique, des dégringolades les plus pénibles aux pinacles les plus inespérés. Elle touche à tout et à tous, laissant des traces à la fois dans les rapports de police et les archives diplomatiques. Elle fait tomber par une cabale le grand Lekain, qui s'en venge par des injures ordurières pour lesquelles il est contraint à lui demander pardon; elle refuse à l'impératrice Elisabeth, qui la sollicitait par voie diplomatique, d'aller jouer en Russie, malgré des offres magnifiques ; elle affole Diderot et le maréchal de Richelieu, séduit Mme de Pompadour et Voltaire ; elle fait mettre Fréron au Fort-l'Evêque par le duc de Choiseul, parce qu'il l'a égratignée dans un pamphlet ; on l'y interne elle-même à la suite d'incidents tumultueux qu'elle suscite au Théâtre-Français, et elle en sort pour se rendre chez Voltaire jouer les pièces du maître sur le petit théâtre de Ferney ; puis elle refuse de rentrer à la Comédie, malgré les instances de la Cour et du Roi ; après quoi elle joue où elle peut, donne des représentations à bénéfice au palais de Versailles ou chez des particuliers, ouvre des cours de déclamation, vend à grand fracas les bibelots de son « cabinet », — et enfin, neuf ans après sa retraite comme comédienne du roi, on la retrouve à Anspach « gouvernante » du margrave, jouant les reines à la ville, après les avoir jouées si longtemps au théâtre. Là, elle fait de la haute politique avec le duc d'Aiguillon, ministre des affaires extérieures en France, et avec ses collègues de l'étranger ; l'ancienne Frètillon est grande-duchesse !

    Au bout de dix-sept ans, en 1786, elle rentra en France, supplantée par une Anglaise dans les faveurs du souverain. Et, la vieille Clairon, après avoir traversé, silencieuse et oubliée, dans sa retraite confortable d'Issy, la Révolution, le Directoire et les premières années de l'Empire, mourut pieusement, diablesse devenue recluse, le 31 janvier 1803.

    Telle fut Clairon qui va être statufiée. Et cet honneur posthume semble presque ironique après une telle vie. Heureusement, le temps purifie tout. Il fait disparaître la courtisane pour ne garder que la mémoire de l'artiste. Mais, au moins, a-t-on attendu près de cent ans avant de consacrer sa gloire par une apothéose publique. Et cette remarque ne serait pris d'une vaine méditation pour ses émules et pareilles d'aujourd'hui, qui se croient entrées vivantes dans l'immortalité et qui organisent leur propre triomphe en face de contemporains dont le souvenir encore récent ne peut guère oublier ce qu'elles furent comme femmes...

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