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Causerie.

Lisez-vous l'Officiel de Madagascar ? J'en doute un peu. C'est si loin ! Cependant, sa lecture n'est pas d'un intérêt médiocre. Le dernier numéro contient le compte rendu de la première visite du général Gallieni à la reine Ranavalo. Cette entrevue s'est passée comme il convient suivant les règles de l'étiquette malgache. Car il y a aussi un protocole à Tananarive, et le Palais-d'Argent a son Mollard tout comme l'Elysée... Et puis il y a eu des discours.

Le général Gallieni a débuté là-bas par démolir toutes les intrigues de la reine et de son entourage, en faisant fusiller deux des principaux rebelles, dont l'un était tout simplement l'oncle de Sa Majesté. Comme entrée en relations, on conviendra que c'était plutôt raide. Ce qui n'a pas empêché le représentant de la France de couvrir de fleurs la souveraine des Hovas. Je connais, madame, a-t-il dit, l'amour dont vous entoure votre peuple, le prestige que la dignité de votre conduite, voire haute intelligence et vos vertus exercent sur lui...

Ceci est d'un délicieux ironiste. Le général nest pas seulement un esprit résolu et décisif, c'est encore un pince-sans rire supérieur. Il lui a fallu une dose singulière de sang-froid pour ne pas se tordre en débitant ce compliment audacieux... Ce à quoi 4a reine a répondu sur le même ton. Le général s'était présenté comme devant être « le père de tous les Malgaches ». C'était peut-être beaucoup qu'une aussi vaste paternité. Ranavalo pourtant ne l'a pas mise en doute. Bien mieux, elle y a ajouté encore la maternité. De sa royale bouche elle laissa tomber ces paroles mémorables : Vous avez dit, général, que vous traiteriez les Malgaches comme vos enfants; moi je vous dis à mon tour que les Malgaches vous considéreront comme leur père et leur mère .

Je vois d'ici le général Gallieni écoutant la harangue où sérieusement on le créait mère des Malgaches ! Comme bouffonnerie, la Grande-Duchesse des Variétés elle-même n'eût pas trouvé ça. Je te fais lieutenant, je te fais colonel, je te fais général ! disait-elle au beau soldat. Mais elle n'allait pas jusqu'à dire je te fais mère de mes sujets .

Par quels insignes spéciaux, par quel costume de nourrice galonnée pourra-t-on distinguer la mère des Malgaches ? Il y a là matière à un concours plus intéressant encore que celui des timbres-poste.

Quoiqu'il en soit, le général Gallieni n'est pas investi d'une sinécure. Comme chef du corps d'occupation il continuera sans doute à rosser d'importance les Hovas. Mais que leur fera-t-il comme père, et surtout comme mère ? Cruelle énigme qui n'est pas sans préoccuper gravement tous ceux qui suivent avec intérêt notre politique coloniale...

La politique coloniale nous vaut aussi une autre des joyeusetés du jour. Il s'agit d'un singe. Le singe, produit exotique, est donc du ressort de la politique coloniale. Ce singe appartenait à un épicier de la banlieue parisienne, qui voulait le vendre. Il était, paraît-il, espiègle, amusant, malin comme ceux de sa race, bref, une petite bête délicieuse. Vint à passer par là une jolie Parisienne, artiste de l'Olympia, Mlle Dufay. Elle vit l'animal, en fut charmée. Mais avant de conclure le marché, elle lui fit manger des dragées. Le singe les croqua à belles dents, très gentiment, comme un gosse. L'actrice lui en présenta une entre ses lèvres et tendit sa bouche à l'heureux quadrumane. Mais affolé par tant de bonheur ou trop glouton, l'animal mordit la dragée et aussi le joli visage qui en fut endommagé gravement.

D'où procès. Mlle Dufay, payée de ses bons procédés par cette vilaine monnaie de singe, demande des dommages-intérêts au propriétaire. Le tribunal de la Seine a délégué un juge pour ouvrir une enquête à l'effet de savoir lequel est coupable, du singe ou de la femme.

Evidemment, le juge commis fera comparoir par devers lui la bête incriminée. Mais comment ponrra-t-il l'interroger ? Il faudrait comme truchement l'Américain célèbre qui dialogue avec les membres de la race simiesque aussi facilement qu'avec son meilleur ami. D'ailleurs, la lumière ne pourra être complote qu'en reconstituant la scène. Mais le singe voudra-t-il s'y prêter ? Le magistrat enquêteur aura beau se mettre une dragée entre ses lèvres rasées, il est fort possible que le prévenu refuse de se précipiter sur cette bouche si dissemblable de l'autre et que, tout au contraire, il lui montre obstinément la partie la plus large de son individu, — laquelle est particulièrement développée chez le singe.

Plaignons le représentant de la justice ! Quant au singe que peut-on lui faire? Il ne s'est pas embêté. Il a eu un bonbon et un baiser fougueux. Le premier lui était offert ; le second, il en a abusé. Mais qui peut répondre de savoir mesurer ses passions? C'est donc un crime passionnel.

Et les juges, si indulgents pour les hommes qui s'en rendent coupables, ne sauraient se montrer impitoyables pour un singe. L'épicier et son singe seront acquittés.

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