CAUSERIE Lyon, 28 octobre 1896.
La promotion de St-Cyr vient de rentrer et les melons vont subir les brimades traditionnelles dirigées par les anciens qui les ont eux-mêmes subies l'année précédente. Mais au moins à St-Cyr ces facéties ne sont jamais poussées trop loin ; elles sont bon enfant et ne dépassent point les limites où la farce devient une torture pour le patient. Une des plaisanteries les plus usitées consiste par exemple à prendre deux nouveaux venus qui ne se connaissent pas, on les contraint à s'oindre le bout du nez l'un de rouge, l'autre de jaune et à se les frotter visage contre visage, jusqu'à ce que par ce contact qui mélange les couleurs chaque nez soit devenu de nuance vert pré. Les anciens prétendent gravement que rien ne vaut ce procédé pour rapprocher les distances et créer l'amitié...
On ne néglige pas non plus les « blagues » ordinaires des chambrées au régiment. Tantôt on « met en portefeuille » le lit du melon, c'est-à-dire qu'on plie les draps de telle manière que le néophyte ne peut plus se fourrer dans son lit ; ou bien on met son « plumard » en batterie, opération qui consiste à dévisser les clavettes du cadre en fer de la couchette, de sorte qu'elle s'effondre dès que la recrue s'appuie dessus ; ou encore pendant son sommeil on suspend par un fil, au-dessus de sa tète, un quart plein d'eau et on met le feu au bout du fil qui dépasse le noeud, ce qui procure à l'innocente victime un réveil plutôt désagréable.
Mais on le voit : ce sont là divertissements où l'exubérante jeunesse peut passer quelques heures joyeuses sans suites regrettables. Il n'en va pas toujours de même avec les brimades. Il en est de cruelles, comme le jeu de la couverte, renouvelée du supplice infligé à Sancho-Pança par de vigoureux muletiers, où le brimé, couché sur une couverture tenue par quatre solides gaillards, est lancé en l'air pour retomber et repartir ensuite comme le volant d'une raquette. Au bout de quelques minutes, c'est une torture odieuse.
Saint-Cyr se contente de bons tours où le charivari et la mystification tiennent la plus grande place, avec un cérémonial légué par les ancêtres. A l'Ecole des Beaux-Arts on se livre à chaque rentrée à d'analogues fumisteries. Seulement les rapins étant plus facétieux encore que les futurs officiers, les charges d'atelier sont plus truculentes que les farces de chambrée.
Chaque nouveau subit une réception où sévissent des épreuves compliquées et d'apparence effroyable. Tout d'abord le récipiendaire doit livrer sa tête au massage peu indulgent de ses camarades, qui lui tâtent le chef pour découvrir les bosses indispensables, celles du coloris, de la ligne et de la composition. Cet examen phrénologique terminé, on fait mettre le nouveau tout nu, oui madame,
Nu comme le discours d'un académicien,on le hisse sur une table et, des pieds à la tête, on le passe au bleu de Prusse. Ce n'est pas fini. Le règne de la terreur commence :
Préparez le fer rouge !s'écrie le massier. On sort du feu le tisonnier tout rouge. L'infortuné « melon » se laisse bander les yeux tout angoissé. Et il se sent marqué au nez, à la main par l'instrument de torture... qui le rafraîchit au lieu de le brûler, car s'il est rouge, c'est de vermillon tout frais...
Puis on le fait chanter, on lui fait offrir des consommations variées et on le baptise avec un cérémonial grotesque comme celui des médecins de Molière. L'apprenti artiste est toujours tout nu. Tout à coup on lui crie : Rhabille-toi, voilà l'inspecteur!
Il se précipite vers la porte de la pièce voisine où sont ses vêtements et à ce moment-là il reçoit sur la tête un immense pot de colle-forte. Enfin on lui fait prêter un serment solennel : Quelque puissent être ma gloire et mon talent, les sollicitations de mes amis et des corps constitués, je jure devant l'atelier de ne jamais mettre les pieds, sous aucun prétexte, dans cette maison fermée d'une grille et coiffée d'un dôme !
Et le tout se termine par une folle sarabande dansée autour de lui pendant que les anciens chantent le choeur :
Les Académiciens (bis)N'y connaissent rien.
Sans doute, mieux vaudrait recevoir les nouveaux sans toutes ces charges classiques, puériles parodies des épreuves maçonniques, et les accueillir simplement avec cordialité, en bons camarades. Mais ce sont là brimades assez anodines. Elles font partie des traditions anciennes des étudiants ès arts. Et puis, ne faut-il pas que jeunesse se passe ?





