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Causerie.

Les courses de taureaux à l'espagnole qui ont eu, lieu dimanche dernier aux arènes de Nimes ont été particulièrement intéressantes, si j'en crois le correspondant du Temps.

Naturellement, puisque c'était à l'espagnole, les toreros ont trié cinq ou six taureaux, lesquels, avant de dire adieu à ce monde, avaient tué une demi-douzaine de chevaux. Il y a eu de belles estocades et deux descabellos. II a fallu faire usage des banderilles à feu pour deux taureaux qui n'étant pas en train, « ne se prêtaient pas au jeu », — ce sont les expressions mêmes de l'écrivain tauromaque. Si les taureaux finissaient par comprendre qu'il ne dépend que d'eux de faire cesser tous ces conflits ! Un parle toujours dans le Midi de ce taureau resté fameux qui se présenta deux dimanches de suite dans l'arène et ne voulut jamais courir. A peine était-il sorti du toril qu'il guignait le premier picador venu dont les bottes étaient matelassées de foin. Le taureau s'approchait du picador, et, après mille câlineries se mettait à brouter. Mais des taureaux philosophes comme celui-là, il ne s'en trouve plus. On a d'ailleurs, inventé, pour leur faire passer le goût du pâturage, ces infernales banderilles à feu contenant un gros pétard qui font sauter la bête connue une mine, en éclatant dans les chairs. Qu'il veuille ou non, le taureau finit toujours par perdre patience et c'est précisément ce qui précipite sa destinée.

A ces mêmes courses de dimanche, un torero débutant dans l'art de mater, José Pascual Valenciano, s'est fait applaudir aux passes de muleta et a très régulièrement tué un taureau avec trois estocades. Enfin, au cinquième taureau, comme pour la bonne bouche — le matador El Gallo a fait un « cambio de rodillas », passe de manteau à genoux, très gracieuse, « dont il semble avoir seul le secret et qui lui a valu, dit toujours le même correspondant, des applaudissements enthousiastes ».

Tout cela est charmant. La passe de manteau à genoux, surtout, me paraît aussi gracieuse qu'une idylle. Au fait, c'était au profit, du monument de Florian, le poète d'Estelle et Némorin qu'avaient lieu ces jeux et ces ris. Je pense que Némorin devait faire lui aussi des « cambio de rodillas » aux pieds de sa bergère.

Que douze mille personnes se soient empilées dans les arènes, pour ne pas manquer une passe de manteau ni une estocade, cela prouve combien à Nîmes on aime les courses de taureaux et Florian. C'est dans le sang, disent les Nîmois. Les fonctionnaires eux-mêmes, qui ne sont que des Nîmois de passage comme ils seront demain des Bordelais ou Lyonnais, selon le caprice des mouvements administratifs, se laissent gagner et ils ne sont pas les derniers à applaudir. Impossible de ne pas se sentir de Nîmes, quand on annonce qu'il y aura des courses aux arènes...

Naturellement, aux courses de dimanche, le préfet du Gard, M. Bonnier, était aux places réservées, bien en vue. Que voulez-vous, il faut bien faire quelque chose pour Florian, qui attend son monument depuis un siècle ! L'Académie française, qui porte l'épée, avait envoyé M. Henri de Bornier. M. de Bornier est un homme du pays. Il a ça dans le sang depuis la plus tendre enfance. Mais il y a mieux. La contagion s'exerce à distance. Le préfet des Bouches-du-Rhône, devenu Nîmois pour quelques heures, avait fait le voyage, et comme disent les journaux de là-bas, « rehaussait de sa présence l'éclat de cette fête ». Je ne parle pas des députés de la région, dont la place était marquée sans distinction de nuances. Si on ne fait pas de politique de concentration à la Chambre, cette politique est toujours possible dans les arènes.

Enfin, vous savez sans doute qu'en Espagne, de temps immémorial, la loge présidentielle aux courses de taureaux, est censé occupée par la princesse des Asturies, qui trouva dans sa layette la clef de tous les torils espagnols. Elle est toujours représentée par un personnage local qui préside au spectacle. C'est à elle, ou à lui, comme vous voudrez, que les quadrilles, précédés de leurs matadors, vent solennellement demander la permission de commencer les sacrifices.

A Nîmes, c'était le premier adjoint au maire, M. Roque, qui faisait la princesse des Asturies. Président du Comité Florian, — pauvre Florian ! — il présidait aussi la course. On ne compte pas les innombrables fonctionnaires de tout ordre qu'on remarquait dans cette foule, mais je suppose qu'ils y étaient tous.

Tous, — y compris le conumissaire de police qui est encore plus aficionado que les autres, car il est là dès le premier taureau jusqu'au dernier. C'est lui qui, lorsque tout le monde se lève pour sortir, au moment où les préfets, les députés, le maire et autres seigneurs de moindre importance pressent les mains du directeur, le complimentent sur cette belle journée, intervient timidement comme il convient à un fonctionnaire parlant devant ses supérieurs, et dresse procès-verbal non pas contre le préfet ni contre le maire, mais contre le directeur. Je suppose qu'il doit esquisser lui aussi un « cambîo de rodillas » au moment de remplir son pénible et dérisoire devoir, en sorte que la journée se termine dans un gracieux entrecroisement de procèsr-verbaux et de félicitations. C'est mêlé. On me disait que le procès-verbal dressé, le commissaire de police ne se fait pas faute de dire quelques mots flatteurs: pour ne point paraître um homme sans éducation, je n'en serais pas surpris. Il est de Nîmes, lui aussi ; d'après lui, tout Nîmes est là. Où voulez-vous qu'il passe sa journée le commissaire ? Pas à la Maison Carrée, je suppose, ni à la Tour Magne. Il n'y a pas un chat. Il suit la foule, et il faut bien qu'il dresse procès-verbal, puisque c'est de son état.

Où vont tous ces procès-verbaux? c'est ce que je me demande, je suppose qu'ils ont une suite.

Je me représente les matadors Fabrilo, José Pascual Valenciano, El Gallo entourés de leurs quadrilles dans la cour de l'auberge où ils sont descendus le samedi, maintenant en train de faire leurs malles, et recevant le lundi la visite du commissaire de police qui vient leur signifier qu'ils sont expulsés du territoire français.

— C'est que précisément nous étions en train de nous en aller. Vous n'avez donc pas lu les affiches ? Lisez : « La prochaine course aura lieu les premiers jours du mois prochain avec le matador Reverte et El Gabeno. »

Et il y aura encore le préfet et le diable et son train. Et on expulsera d'autres matadors. Quant à l'amende, il est vraisemblable qu'elle doit faire le même effet que l'appel; comme d'abus prononcé par le Conseil d'Etat contre les évêques.

Pauvre commissaire, qu'on n'applaudît pas, et qui doit avoir peut-être des envies folles de se faire matador!

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