Causerie. Lyon, 19 août 1896.
Les dépêches des journaux annoncent que Li-Hung-Chang a été décoré, par la reine d'Angleterre, des ordres du Bain et de la Jarretière. Si, par son interprête, le vice-roi s'est fait traduire le sens de ces deux mots, il a dû s'en montrer plutôt surpris, malgré son flegme d'oriental. Le bain, il n'en prend pas ; la jarretière, il n'en porte jamais. Notre Chinois a sans doute perdu son latin à découvrir la signilication de ces grands cordons rappelant des choses de toilette inconnues au Céleste Empire.
Parmi les coutumes européennes, cette dernière, évidemment, ne lui a pas paru la moins singulière. D'ailleurs, ses étonnements ne se sont certes pas bornés là. Car les Chinois trouvent nos moeurs parfaitement extravagantes, grotesques et paradoxales. Et la raison en est que leurs usages à eux sont l'exacte contrepartie des usages du vieux continent.
On pourrait faire un amusant et pittoresque résumé de ces contraires. Ainsi, en Chine, on se réjouit fort à la mort de ses parents. Une fiancée doit pleurer quand elle va dans le logis de son époux. Un Chinois, en vous abordant, s'informe toujours, pour être aimable, non de votre santé, mais de votre revenu ce qui n'est déjà pas si sot. Il se considère comme outragé si on lui demande des nouvelles de sa femme et de ses enfants. Il porte des habits blancs quand il est en deuil, des jaunes quand il est un grand personnage et se couvre la tète pour vous saluer.
Dans les livres, le titre est à la fin ; les pages se lisent de droite à gauche et de bas en haut. Les écoliers récitent leur leçon en tournant le dos au professeur. Les mères n'embrassent jamais leurs enfants. Tous commencent le dîner par le dessert et le finissent par le potage. En bâtissant leurs maisons, ils commencent par le toit. Jamais leurs journaux ne parlent politique. Enfin, l'aiguille de la boussole au lieu de se tourner vers le nord, se tourne vers le sud.
On conviendra qu'il est difficile de moins nous ressembler, et les Chinois ont le droit d'être aussi déconcertés de nos habitudes que nous pouvons l'être des leurs. Qui a raison ? Je ne saurais le dire. Tout cela c'est affaire de goût, et de latitude.
Mais parmi les coutumes chinoises il en est tout au moins une que nous ferions bien d'importer, à plus juste titre que toutes les horribles potiches dont seuls les pharmaciens s'enorgueillissent encore. Je veux parler de leur façon pratique de payer les médecins.
En France, nous donnons des honoraires aux docteurs pour nous soigner en cas de maladie. En Chine, c'est le rebours. Dès qu'un Céleste est malade, il cesse de payer son médecin, lequel ne recommence à toucher son abonnement que si le client revient à la santé. De la sorte, les « morticoles » ont intérêt à guérir leurs malades, tandis que chez nous !... Mais ne soyons pas médisants.
Li-Hung-Chang va donc retrouver sa bonne Chine et les us de là-bas. Ce qu'il va rire entre amis, plus tard, au coin du feu, en racontant ses impressions de voyage aux mandarins à boutons de cristal, entre deux pipes d'opium ! Car, pour les gens du Petchili et de Pékin, c'est nous qui sommes les barbares et les incohérents...
Ont-ils un Conservatoire en Chine ? C'est vraisemblable, puisque dans l'Empire du Milieu on aime fort comme chez nous d'ailleurs et c'est là notre seule ressemblance, les examens et les concours. Mais s'il y a des comédiennes chinoises et si elles ont peut-être d'aussi petits pieds que les nôtres, elles ont certainement la langue moins bien pendue.
Il n'y a qu'une Française pour trouver des mots rosses comme celui que j'ai entendu l'autre jourà Aix-les-Bains, dans ces merveilleux salons de la Villa-des- Fleurs connus du monde entier. On parlait devant une artiste, d'une de ses jeunes camarades qui depuis trois ans concourt au Conservatoire, sans pouvoir remporter même un accessit : Cependant, conclut un bon snob, elle a tout ce qu'il faut pour réussir au théâtre : des yeux superbes, une bouche adorable et une taille... oh ! une taille.
Oui, interrompit la charitable amie, c'est une femme « faite au four ! »





