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    Causerie. Lyon, 11 août 1896.

    Ces ligues sont écrites avant que le Jury ait rendu son verdict dans cette dramatique affaire Cauvin, qui est bien une des plus cruelles énigmes dont la justice ait jamais eu à deviner le mot. Quelle sera la décision où vont s'arrêter les jurés du Rhône dans une cause aussi douteuse, traversée par des incidents judiciaires tels que la condamnation du principal témoin à charge à cinq ans de prison pour faux témoignage ? On ne saurait encore en pronostiquer avec quelque certitude aujourd'hui, second jour des débats, mais ce que je sais de reste, c'est que si je faisais partie des douze citoyens chargés de déclarer en leur âme et conscience si Cauvin est oui ou non coupable, je répondrais sans hésiter : non !

    Car s'il est un principe d'équité qui doit dominer tout le débat dans un procès criminel où il s'agit de l'honneur, de la liberté et peut-être de la vie d'un homme, c'est que le doute profite à l'accusé. Or, il est de toute évidence que la preuve matérielle manque pour affirmer sans crainte que Cauvin assassina Mme Mouttet. Et mieux vaut cent fois absoudre un coupable que condamner un innocent.

    D'ailleurs Cauvin n'a-t-il pas fait déjà quatre ans de prison ? Quelle atroce iniquité, quel long supplice immérité si ce sont d'autres mains que les siennes qui étranglèrent la veuve ! Et s'il fut le meurtrier, peut-on même dire que ce crime sera demeuré sans expiation en cas d'acquittement ?

    Que si on analyse les charges relevées par l'instruction, il n'en est pas une qui ne puisse être expliquée par une coïncidence. L'acte d'accusation est certes rédigé d'une main experte. C'est une trame serrée et solide, ourdie par un spécialiste de marque, magistrat impitoyable et zélé qui n'entend pas lâcher la proie tombée dans les griffes du parquet. Mais si on y rencontre une accumulation adroite de menus faits, d'indices ingénieusement découverts et présentés, la certitude ne s'y trouve point pour un esprit impartial, pour une âme vraiment humaine.

    En fait, toute l'accusation reposait sur le témoignage de Marie Michel, écrasant contre Cauvin, en dépit des contradictions multiples de celle qu'on poursuivait alors comme sa complice. Mais depuis, la malheureuse fille s'est rétractée. Elle n'a pas seulement avoué ses impostures ; elle s'est accusée elle-même d'avoir tué sa maîtresse dans un accès de colère, et cet aveu lui a valu cinq ans de réclusion. Là-dessus on réplique qu'elle a pu être suggestionnée ; on la soupçonne d'avoir subi des influences d'ordre mystique qui l'auraient amenée à s'offrir de gaîté de coeur à ce martyre effroyable. Qui le saura, qui le prouvera jamais ?

    Hystérique, Marie Michel l'est assurément. Et c'est là ce qui rend sa version vraisemblable. Dans un coup de surexcitation démente elle a fort bien pu étrangler la vieille dame et ceux qui contestent qu'une débile fillette ait eu assez de vigueur pour tuer, n'ont qu'à passer quelques heures à la Salpétrière. Ils y verront des sujets à peine capables normalement de tenir une canne à bras tendus, soulever dans les accès des poids formidables et bousculer leurs infirmiers comme des fétus.

    Enfin Cauvin a pour lui le témoignage de sa femme, de sa belle-mère, de sa servante, qui ne se sont jamais démenties au cours de cette interminable odyssée judiciaire, malgré les efforts et les pièges d'une instruction ardente jusqu'à l'âpreté. A vrai dire, celle-ci objecte que leurs affirmations sont suspectes venant de la famille même de l'accusé. Mais à qui donc Cauvin pouvait s'adresser, sinon aux siens, pour préciser l'emploi de sa nuit le jour du crime ?

    Au surplus, la cause est sans doute entendue comme on dit au Palais. Quelle que puisse être la déconvenue de la police judiciaire, les jurés n'auront pas voulu courir le risque d'atteindre un innocent, les débats n'ayant pas établi matériellement que Cauvin fut coupable. Et cela suffirait pour justifier son acquittement.

    Il y a, en effet, un intérêt supérieur à l'intérêt professionnel des juges : celui de la justice. Que des magistrats, accusateurs publics, cèdent à ce point d'honneur macabre, à cette conviction d'infaillibilité hautaine qui les poussent à mettre leur devoir comme leur orgueil dans la condamnation quand même d'un prévenu dont la culpabilité reste cependant incertaine, cela s'est vu et cela se voit, hélas ! trop souvent. Mais des jurés, mais des citoyens investis par leurs pairs d'un mandat d'humaine justice doivent se conduire en hommes de coeur, eux qui ne sont pas, avant tout, des hommes de robe.

    Si Cauvin est acquitté, le jury du Rhône aura bien jugé.

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