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    Causerie.

    Lyon vient d'avoir la visite de Son Excellence Li-Hung-Chang, ambassadeur extraordinaire de l'empereur de Chine. Un envoyé du Fils du Ciel, cela ne so voit pas tous les jours et l'honneur n'est point médiocre. Cependant les Lyonnais n'ont pas paru très impressionnés par le passage d'un aussi grand personnage. Le dirai-je, au risque de réveiller la question d'Extrême-Orient? Li a plutôt donné envie de rire à notre population...

    Il avait en effet un aspect plutôt cocasse, ce grand vieux chinois avec son visage mogol impassible, aux yeux lourds, sa plume de paon dressée sur le bonnet comme un panache de matamore, sa veste bleue et sa longue robe rouge, le tout abrité sous un vaste parasol oriental, pépin déjà défraîchi et fort peu solennel. Entre l'uniforme brodé du Préfet et l'habit noir du maire on eût dit de quelque masque fort bien travesti. Mais entouré des lettrés, ses secrétaires, il ressemblait au contraire à un Bouddha entouré de bonzes, à un magot accompagné d'autres magots. Bref son aspect était singulier mais pas imposant du tout.

    Il est vraisemblable d'ailleurs que Li a eu, sur les personnages qui l'entouraient et la foule amusée qui emplissait les rues, une opinion identique.. Les Chinois trouvent notre costume parfaitement ridicule et ils n'ont que du mépris gouailleur pour le nez droit, les grands yeux et le teint clair des gens d'Europe, eux qui aiment le nez en châtaigne, les yeux en trou de vrille et la peau jaune. Ils rient de ce que nous admirons et admirent ce qui nous fait tordre. Et leur façon de penser et de vivre est tout juste au rebours de la nôtre.

    Les menus de Li-Hung-Chang, publiés par les journaux, ont eu un gros succès de curiosité. Et pourtant les comestibles qui les composaient étaient fort ordinaires: riz, concombres, champignons, porc frais, confitures. Mais en Chine ce sont d'autres festins. On y mange, outre les fameux nids d'hirondelles, des nageoires de requin en compote et des confitures de cloporte. II est d'ailleurs obligatoire de commencer par le dessert et de finir par le potage, et quand on a très soif, au lieu de boire glacé comme chez nous, on absorbe du thé bouillant.

    En tout le Chinois est l'antipode de l'Européen. Ses habitudes et ses goûts sont tellement différents, qu'on dirait un paradoxe voulu par un Dieu facétieux, comme si un Bouddha, un peu fumiste à la façon de Grosclaude ou d'Alphonse Allais, avait voulu que Chinois et Européens fussent les uns vis-à-vis des autres de vivantes contradictions. N'y a-t-il pas aussi une ironie philosophique à voir combien les deux grandes races qui peuplent le monde — et qui se le disputeront sans doute un jour dans une lutte formidable — sont dissemblables physiquement et intellectuellement ? Où est la vérité à travers ces divergences fondamentales ? Et qui sait lequel des deux voit juste et discerne vraiment le bien et le beau ? N'oublions pas que des milliers d'années avant le Christ, Çakya-Mouni avait apporté aux races orientales, tous les principes de la morale éternelle et que la Chine et le Japon produisaient de merveilleux artistes alors que notre continent, que nous appelons le « vieux » avec un orgueil assez sot, était encore en proie à la barbarie...

    Il est vraisemblable que Li-Hung-Chang n'a pas pensé à toutes ces choses en traversant notre monde occidental, et comme ce doge visitant jadis Versailles ce qu'il a trouvé de plus extraordinaire parmi nous est-ce sans doute de s'y voir.

    Qui sait cependant ce qui s'est agité dans l'esprit du vieux lettré chinois ? Les uns ne se gênent pas pour dire que le vice-roi du Pétchili leur a donné l'impression d'un homme qui n'a rien pensé du tout, sinon que ce voyage était une corvée bien longue et bien fatigante parmi des choses et des êtres incompréhensibles et sans intérêt. Les autres, au contraire, et ceux-là ont connu Li en Chine dans son rôle de chef et de manieur d'hommes, prétendent que sous ce masque indifférent et derrière cette attitude inerte se cache un homme qui observe et retient. Seulement il n'a pas l'air, car dans l'Empire du Milieu il ne faut jamais avoir l'air... Il me semble que ces derniers doivent avoir raison. Et si pour la plupart Li-Hung- Chang a fait l'effet d'un personnage d'opérette, ceux-là ont vu juste pour qui ce vieux magot est apparu comme la personnification du mystère le plus vaste et le plus redoutable que recèle, pour la race blanche, l'avenir de l'humanité...

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