Causerie.
C'est peut-être bien, dans la nature humaine, la manie la plus répandue, la plus invétérée et aussi la plus ridicule que celle des collections. Et il y a belle lurette que fleurit cette turlutaine.
Dans l'antiquité, au moyen âge comme de nos jours, les collectionneurs ont été et sont légion... et parmi eux combien rappellent ce personnage de la Grammaire, qui recherchait ardemment et pieusement des morceaux de vase intime en porcelaine de Vierzon ou de Limoges, pour en orner sa collection d'urnes lacrymatoires, ces récipients où les Romains, de la décadence avaient coutume d'épancher leurs douleurs !
Le dernier numéro de la Revue des Revues contient une étude très documentée et très amusante sur la collectionomanie. Notre confrère a lui-même collectionné les excentricités les plus singulières des collectionneurs. Et il eu a recueilli de tellement stupéfiantes qu'on est en droit de se demanderai tous ces gens-là ne sont pas un peu fous.
Il parait démontré que la passion collectionnante s'est développée surtout après le moyen âge, où la vogue des saintes reliques fut formidable et cocasse. Aux environs de l'an 1000, un auteur rapporte qu'un bras de saint Augustin fut vendu 100 talents d'or. Puis vinrent, des trésors de monastère, où l'on conservait d'étranges reliques : un pouce de saint André, la tunique de Jésus, un morceau du pouce du Saint-Esprit, la bouche du Séraphin qui apparut à saint François, une des cotes du Verbe, plusieurs rayons de l'étoile qui avait guidé les rois mages, une fiole pleine de la sueur répandue par saint Michel dans son combat avec Lucifer, etc., etc.
Quel dommage que les orages de l'histoire aient anéanti ou fait disparaître ces pièces uniques ! Que ne vaudrait pas aujourd'hui, sous le marteau habile d'un commissaire-priseur, avec une réclame bien faite, la côte du Verbe, ou le pouce du Saint-Esprit ?
La diminution des monastères fit disparaître peu à peu ces reliquaires merveilleux, et aussi atténua le goût des collections. Mais, depuis le dix-septième siècle, cette toquade s'est réveillée et accrue au point d'être aujourd'hui frénétique.
Il faudrait des pages et des pages pour énumérer les bizarreries des collectionneurs modernes, et il en est qui font rêver.
Que penser par exemple de ce grand seigneur anglais, qui, en 1815, paya dix-huit mille francs une dent de Newton ; de cet autre qui se rendit acquéreur, moyennant quatre mille francs, du pot-à-eau de Shakespeare; d'un autre encore qui possède une galerie où sont réunis le piano de la Malibran, l'éventail de Mlle Mars, la dernière bouteille de vin entamée par Garrick, le peigne de Marie Tudor, la pipe que fumait l'amiral Van Tromp pendant son dernier combat naval, et le mousquet de Robinson Crusoé ?
En France on pourrait citer des cas non moins complets. Voltaire, Napoléon et Victor Hugo ont surtout défrayé nos compatriotes en mal de collections. On prétend que le concierge de la maison de Voltaire, à Ferney, débite en moyenne annuellement douze cents lettres, cinq cents cannes et trois cents perruques, de l'auteur de Candide et le tout garanti authentique. Quant à Napoléon, de passionnés amateurs se sont disputé les moindres objets provenant de lui, même ceux ayant servi à des usages qui n'ont rien d'épique : une paire de vieux gants fut payée 25 fr., une tabatière 4,000 fr., une paire de vieilles pantoufles 25 fr., un rasoir 100 fr., une éponge 19 fr. 50, une brosse à dents 87 fr. 50... Oh ! l'état d'àme de l'ingénieux personnage qui paie plus de quatre louis une brosse à dents de style empire !
Encore le souvenir de Napoléon peut-il justifier dans une certaine mesure ces acquisitions originales. Mais comment expliquer, sans le concours des aliénistes, les cas suivants : ce millionnaire de Philadelphie qui monopolise les vieux bâtons de policemen, Nestor Roqueplan qui accaparait les bassinoires, Minnie Palmer, la célèbre actrice, qui possède des milliers de paires de vieux souliers, le Roi de Bavière autant de vieux chapeaux, et la princesse de Roumanie qui collectionne les bouteilles ?
L'homme est décidément un drôle d'animal. Mais au moins est-ce là une folie douce ; ceux qui trouvent leur bonheur à se persuader qu'ils possèdent la mâchoire de Charlemagne ou des poils de barbe de Mahomet sont excentriques mais inoffensifs. Et puis, comme dit l'autre, cela vaut toujours mieux que d'aller au café !





