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Causerie

Avec l'été, les Anglais nous sont rendus. C'est l'époque de l'année où ils régnent véritablement en France, quoi qu'en dise le refrain de Charles VI. A Paris, on les voit, impassibles et attentifs, nmplir de vastes mails-coachs et se répandre à rangs serrés sur les boulevards. Au Louvre, à Versailles, à la Tour Saint- Jacques, à Fontainebleau, partout on se heurte à cette nouvelle invasion des barbares, dirigée par un guide de l'agence Cook.

Et de Paris, ils envahissent la province. Dans la capitale, comme dans les départements, à la campagne comme à la ville, ils se conduisent avec une suprême impertinence, avec un sans gêne inouï. En chemin de fer d'abord, l'Anglais est insupportable. Le compartiment tout entier lui appartient. Il l'accapare, il l'encombre, il le meuble. Son malheureux voisin a tout juste de quoi s'asseoir. Quant à sa valise, que ce dernier ne songe pas à la caser ailleurs que sur ses genoux : l'Anglais a tant de colis !

A table d'hôte, ce voyageur, d'un égoïsme si énorme, se conduira avec le même tact, prenant les meilleures places et les meilleurs morceaux, allongeant ses jambes sous la table sans se préoccuper de savoir si ses souliers jaunes ne se servent pas comme d'un tapis des robes des dames. S'il renverse un plat, il ne demande même pas pardon au voisin éclaboussé. Au Casino, s'il bouscule une femme ou un vieillard, il continue son chemin sans faire d'excuses. S'il visite un monument, il essaiera d'emporter un petit bout de pierre. Si on lui montre un arbre devenu fameux parce qu'un personnage célèbre s'est assis sous son ombre, il en coupe aussitôt une branche. Bref, ce prétendu gentleman passe sa journée à se conduire comme un goujat.

Le soir c'est bien pis encore. Veut-il aller au théâtre, même à l'Opéra, il garde son costume de touriste, la chemise de couleur fripée, l'horrible complet à grands carreaux tout poussiéreux, la casquette aplatie, les gros brodequins a clous. Et il s'étale, en ce costume, aux places que les habitués n'occupent qu'en habit. Peut-être même les Anglais vont-ils dans les baignoires, comme l'illustre Ramollot, en caleçon de bain. Car tout leur est permis en France, surtout ce qui est interdit aux Français, lesquels, en Angleterre, au théâtre de Covent-Garden, seraient d'ailleurs mis à la porte sans hésitation s'ils se présentaient au contrôle autrement qu'en tenue de soirée.

Sans doute nous avons vis-à-vis de nos hôtes des devoirs d'hospitalité. Même aux Anglais, nous la devons écossaise. Les étrangers apportent à Paris et ailleurs beaucoup d'argent qu'il serait maladroit d'écarter par la moindre discourtoisie. Cependant messieurs les Anglais abusent de notre urbanité au point de se croire les maîtres chez nous et de s'y conduire comme tels.

Il me semble que nous pourrions nous rebiffer un peu et rappeler tous ces goddams aux convenances, aussi bien pour le souci de notre dignité que dans l'intérêt de notre confort. A remarquer, d'ailleurs, que l'Anglais, si insolent quand il croit qu'on n'ose pas lui tenir tête, file très doux s'il s'aperçoit qu'on lui parle vertement. C'est une recette facile à suivre, surtout en voyage, et que je recommande à mes lecteurs s'ils en trouvent l'occasion en ces mois de tourisme...

Des gens encore plus gênants que les Anglais pour les voyageurs, ce sont les cambrioleurs qui s'introduisent dans les maisons pour les piller, aussitôt après le départ des maîtres du logis. Jusqu'à présent leurs méfaits restaient presque toujours impunis. Mais voici que la Sûreté vient d'arrêter à Paris et dans la banlieue toute une bande de voleurs à laquelle on attribue plus de deux cents cambriolages. Admirablement organisée, obéissant à une direction demeurée mystérieuse encore et qu'on dit américaine, ne risquant que des coups dès longtemps préparés, ces ingénieux et redoutables brigands, ces maîtres virtuoses de la pince-monseigneur et du ciseau à froid étaient tout bonnement en passe de faire une grosse fortune en exploitant l'effraction avec la même régularité qu'une maison de banque. On a retrouvé des livres de comptabilité, établissant par 338,000 fr. de bénéfices le bilan de leurs plus récentes opérations. Bien mieux, un des chefs du syndicat a été arrêté au moment ou il surveillait les travaux de construction d'une coquette villa édifiée avec le produit de ses brigandages.

Sans la fâcheuse intervention de la police, cet habile homme eût peut-être été, d'ici à quelque temps, un des notables les plus considérés de son endroit. A qui se fier désormais si les cambrioleurs s'établissent propriétaires ?

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