Causerie, Lyon, 10 juin 1896.
Tout Paris est en émoi, parce que Mlle Liane de Pougy a tenté de se suicider en avalant du laudanum. On se souvient d'avoir vu cet hiver, à l'Eldorado de Lyon, cette jeune demi-mondaine, qui exhibait sur ses blanches épaules pour un million de pierreries, et qui fut d'ailleurs si parfaitement ridicule dans son rôle de mime que la soirée annoncée d'avance comme sensationnelle se termina par un désastre. Tout son mérite, c'était en effet une frimousse assez jolie et les fameuses rivières de diamant, sur lesquelles un vieux monsieur juif, digne du crayon de Forain, veillait d'ailleurs avec une telle vigilance qu'on aurait pu, sans témérité, l'en croire propriétaire...
Le souvenir laissé parmi nous par Mlle Liane de Pougy est donc tout à fait banal. De sorte que nous ne comprenons guère le « frisson de Paris » devant son suicide, après lequel, au surplus, elle se porte assez bien. Et même au risque d'avoir « l'air province », comme disent les bons jobards atteints de boulevardite aiguë, nous confessons tout net que le bruit soulevé autour de ce mince fait-divers est plutôt alarmant au point, de vue de l'état d'âme de notre temps. Tant d'encre répandue, tant d'attention éveillée pour une courtisane vulgaire ! Quelle place tiennent, donc dans la vie parisienne ces professionnelles de l'amour, pour qu'on s'occupe avec tant de passion de leurs moindres faits et gestes ?
Car les Dangeau de ces reines du jour on sont encore à commenter son cas huit jours après l'accident. Les uns prétendent que Mlle de Pougy a voulu se tuer par désespoir d'amour. Et ils donnent des détails exquis : elle avait quatre amants en titre dont un seul était réellement aimé, et ce privilégié ne croyait avoir que deux autres copartageants. Or, le malheur voulut qu'il eût connaissance de l'attelage à quatre. Trois amants, il s'en accommodait, mais un de plus c'était intolérable. 11 aurait donc brisé net avec l'infidèle, d'où le désespoir laudanisé de cette dernière.
D'autres publicistes également autorisés déclarent, au contraire, que Mlle Liane de Pougy, poursuivie avec lettres de menace par un tapeur qui voulait lui arracher trois mille francs, en aurait été affolée au point d'attenter à ses jours. Mais cette version est formellement démentie par Mme de Pougy, la mère, qui la repousse avec une indignation que Mme Cardinal eût certainement partagée, en faisant remarquer qu'une femme pour gens chic ne saurait raisonnablement se porter à de telles extrémités sur sa chère personne pour trois mille francs...
Sur ces deux points d'histoire la controverse est aussi vive qu'abondante. A telles enseignes que le succès de Valois, le vainqueur inopiné du grand steeple d'Auteuil, en a passé presque inaperçu. Enfin, ce qui redouble l'intérêt de l'aventure, c'est qu'on se demande avec anxiété ce que fera Mlle de Pougy une fois rétablie. Certains la représentent comme une Dame aux Camélias, le coeur brisé, dégoûtée à jamais de la vie publique, résolue à prendre chez les Carmélites, et pour Dieu, ces voiles qu'elle enleva si souvent jusqu'au dernier pour de généreux capitalistes. Par contre, la plupart affirment solennellement que la sympathique suicidée va faire bientôt sa rentrée aux Folies-Bergère dans son rôle de l'Araignée d'Or, dont le symbolisme va si bien à la profession qu'elle exerce avec tant de succès fructueux auxquels elle n'entend nullement renoncer.
Telles sont, à l'heure présente, les plus grosses préoccupations du « tout Paris ». C'étaient aussi jadis celles du « tout Byzance ». Mais, en revanche, qui fait attention à ces navrants suicides, et malheureusement trop réussis ceux-là, par où de braves gens, de rudes travailleurs désespérant de donner à manger aux mioches qui crient la faim, échappent par l'asphyxie en famille à des misères si cruelles que la mort leur en apparaît désirable ?
Non. Le boulevard ne s'émeut point pour si peu. Les journaux élégants, organes préférés du monde et du demi-monde, n'en parlent même pas de peur d'éveiller des pensers tristes chez leur clientèle dorée. Pourquoi s'intéresser aux suicides tragiques des pauvres bougres ? Tandis que le ratage de Mlle de Pougy, pour un béguin contrarié ou pour rien, peut-être par un caprice irraisonné de l'Araignée d'Or, voilà qui vaut les chroniques flamboyantes, les interviews copieuses et l'émotion passionnée du public !
Doux pays !





