Causerie, Lyon, 3 juin 1890.
Vous savez la nouvelle? Mlle Couëdon, cette jeune personne qui, chaque jour, avait avec l'ange Gabriel les conversations les plus familières, Mlle Gouëdon se marie. Avec l'ange sans doute ? Point du tout. Avec un mari en chair et en os, avec un bon jeune homme, brun ou blond, je ne sais, mais nullement immatériel.
Mon Dieu, il est évident que la sympathique voyante de la rue Paradis a le droit de prendre quelques grains de ce remède très répandu que Molière, par l'organe de Sganarelle, appelait du matrimonium en pilules... Mais avouons, que ce nouveau régime nous la change un peu. Après avoir eu avec l'ange Gabriel des relations d'une si pure essence, comment descendre sans déchoir aux réalités conjugales qui n'ont rien d'angélique ? Et puis, que dira l'ange? Gomment Elle et Lui ont-ils rompu en faveur d'un troisième larron inattendu : le mari ?
De deux choses l'une, ou le bon séraphin Gabriel a conseillé ce mariage, et alors il joue un rôle cocasse, a tout le moins fort peu séraphique. Jusqu'à présent les anges ne s'étaient point présentés aux imaginations mystiques sous cet aspect d'agent matrimonial. Seraient-ils devenus indignes du lis symbolique ? Ou bien, ô sacrilège, par ces temps où rien n'échappe à la décadence, est-ce qu'au ciel même les moeurs fin-de-siècle triompheraient ?
Mais non, mieux vaut croire à l'immarcescible pureté des cieux. L'ange est resté l'ange. Il n'a pas fait la bête, la bête humaine, au point de s'entremettre pour cette chose d'un étage si bas : le pot-bouille d'un ménage comme les autres ménages. Mais ce mariage cependant n'a pu se faire malgré lui. Comment une faible jeune fille, si malignes que soient les Agnès, pourrait-elle triompher d'un archange tout-puissant ? De sorte que le mariage de Mlle Gouëdon met en doute la réalité même de ses dialogues avec l'ange Gabriel.
Et on en vient à se demander si ce n'est pas le chanoine Brettes qui avait raison. Vous savez, ce chanoine commis par une société psychique dans le but d'examiner si vraiment le bel ange Gabriel descendait du paradis pour venir dans la rue du môme nom bavarder avec une petite parisienne. Or, M. Brettes, après une longue et curieuse étude, déclara solennellement en un document authentique, publié, déposé aux archives de la société dont il est sociétaire, que ce n'était pas du tout avec l'ange Gabriel que s'entretenait Mlle Gouëdon, mais avec le démon...
A la place du Monsieur qui a demandé et obtenu la main de la sympathique voyante, j'aimerais assez à être fixé. Le confesserai-je ? Mon front ne serait pas sans rides à la pensée que voulant épouser un ange pas Gabriel, ah ! non ! je cours le risque de m'unir avec le diable. Le fiancé dont il s'agit a sans doute sur ce point délicat des renseignements particuliers, des « tuyaux » rassurants. Comment ? me direz-vous, où recueillir des pronostics autorisés sur un problème dont la solution n'appartient qu'aux inspirés ? Ah! voilà ! C'est que justement le jeune promis de la voyante est lui même un voyant. Spirite des plus distingués, ayant les plus belles relations dans le monde de l'au delà, tout à fait répandu parmi les esprits du high-life, il s'est renseigné dans ce milieu inconnu du vulgaire. Et, très évidemment, il doit savoir à quoi s'en tenir sur le rapport alarmant du chanoine Brettes. Ce n'était donc pas Satan qui hantait Mlle Couëdon...
Merci, mon Dieu! Une telle déchéance nous eût affligé. Alors c'était donc Gabriel, quelque invraisemblable que cela paraisse? Mais que fera ce bon ange dans le futur ménage, en attendant le berceau dont la garde sera sans doute sa fonction prochaine ? On se figure difficilement ce pur esprit assistant à la lune de miel qui, j'aime à le croire, sera longue et bien remplie. Ne forcez pas les anges à se voiler la face avec leurs ailes !
Le seul moyen sûr de ne pas se brouiller avec un vieil ami comme Gabriel sera donc de faire intervenir les précieuses amitiés nouées par le futur époux avec les esprits. Il invitera une ombre bien choisie, de caractère aimable et enjoué, pour tenir compagnie à l'ange pendant que les conjoints goûteront les joies de « l'enfin seuls ! »
Et même, quand on aura fini de rire, les jeunes mariés et leurs amis de l'autre côté du ciel pourront se livrer aux plaisirs innocents de la manille ou du piquet voleur.
Trouvez-moi un intérieur comme celui-là où seront associés, dans un mélange aussi heureux, les esprits et les hommes, les choses divines et humaines, les joies célestes et les divertissements terrestres.
En vérité, je vous le dis, cette maison ne sera point banale...





