Causerie, Lyon, 27 mai 1896.
Pour rivaliser dans l'histoire des grands crimes avec la malle de Millery, il n'a manqué à la malle de Gouville qu'un peu de durée dans le mystère. Les assassins ont été connus trop vite pour l'intérêt du drame.
Si la police n'avait pas arrêté et démasqué Castel avec une si louable célérité, d'ailleurs fort peu dans ses habitudes, toute la France eût suivi avec un épouvantement passionné, de jour en jour croissant, l'odyssée macabre de la malle qui servait de cercueil au malheureux marchand de timbres...
Vous souvenez-vous du petit frisson avec lequel, chaque matin, le bon lecteur ouvrait son jousnal, lorsque M. Goron se livrait à ses recherches sur la célèbre malle, allant de Millery a Londres, luttant même contre les résistances des magistrats, s'acharnant sur sa piste avec le flair ingénieux d'un policier à la Gaboriau ou à la Montopin et finissant par découvrir que le funèbre colis n'était autre que le cadavre de l'huissier Gouffé, assassiné par Eyraud ? Ah! ce fut un crime étonnamment machiné et conduit, pour stimuler l'intérèt jusqu'au cinquième acte, joué en public, sur la place de la Roquette !
Tel quel, cependant, le crime du jour n'est point banal. Le mobile lui-même en est singulier. Assassin pour avoir des timbres-poste ! Qui l'eût dit, ô philatélistes ? Jusqu'à présent votre manie était classée parmi les plus douces. Les collectionneurs de timbres passaient tous pour de naïfs potaches ou pour de bons petits vieux tranquilles absorbés par leurs albums, et le collage délicat des vignettes postales. La philatélie serait-elle donc au contraire une passion farouche ?
Reconnaissons cependant que Castel ne fut timbre-postier que par occasion, pour faire un coup et se procurer de l'argent. Mais dans la préparation et l'accomplissement du crime ce détraqué, ce « timbré », s'est conduit selon toutes les règles du roman- feuilleton. C'était un « écrivain » disaient les concierges de son quartier. N'avait-il pas écrit un feuilleton, les Mystères du Bois de Boulogne, horrifique composition d'après Ponson du Terrail, où le crime principal se terminait par un cadavre découpé, mis dans une malle et enfoui dans la cave d'une maison de campagne? Or qu'a-t-il fait sinon mettre son oeuvre en action ?
Je rappelle en passant que Lebiez, l'assassin qui découpa une pauvre vieille et en expédia la moitié jusqu'au Mans dans une malle, était lui aussi un « littérateur » déclassé, darwiniste exalté, révolutionnaire comme Castel. Ce dernier, en somme, a imité d'autres crimes classiques où le côté imaginatif domine. C'est un perverti de l'imagination.
Comment s'expliquer autrement son absolue inconscience ? Quand sa maîtresse rentre chez lui après le crime, il lui dit tranquillement : Tu sais je viens de tuer an homme. Son cadavre est là sous le lit...
du même ton paisible qu'il eût pris pour parler de la pluie ou du beau temps. Et son calme inouï chez l'emballeur et dans les gares où il véhicula son colis sinistre, avec une si sereine tranquillité, un tel dédain des précautions les plus simples, ne se demandant même pas si au bout de six jours les exhalaisons du cadavre ne feraient point tout découvrir !
11 y a du fou dans cet assassin. Vous verrez que, pour occuper ses loisirs dans la prison, il va compléter ses Mystères du Bois de Boulogne par quelques chapitres sensationnels bourrés de « choses vues », ou bien qu'il imitera Eyraud, écrivant ses mémoires en attendant l'heure de la guillotine !
Mais si nous parlions d'autres choses, et de choses un peu plus gaies, par exemple des anecdotes sur Léonide Leblanc, auxquelles un récent procès vient de redonner quelque actualité. Celle-ci, notamment, tout à fait exquise : Dans les dernières années de sa vie, son protecteur était un richissime croupier nommé Charles Leroux, lequel avait des générosités folles à la pensée de tromper une altesse royale. Et alors, les jours où Léonide voulait la forte somme, elle disait à Charles : Chut ! Monseigneur est là !
La prenant par la main, elle l'amenait, à pas de loup, à travers plusieurs salons, jusqu'à une draperie mystérieuse qui, doucement soulevée, laissait contempler la silhouette de Monseigneur, vu de dos, en grande tenue, cordon en sautoir, penché sur une carte de l'état-major...
Et Charles, plein de respect, vidait incontinent son portefeuille. Mais ce qu'il ne savait pas, et il mourut avant de le savoir, c'est que Monseigneur était en cire !





